Disparue En Hiver Critique Essay

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STALKER - Dissection du cadavre de la littérature

Stalker est le blog érudit et polémique de Juan Asensio consacré à la littérature, la critique littéraire, la philosophie et la politique. Bien-pensants s'abstenir, ce blog peut nuire à votre santé.

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28/03/2010

Le directeur de L'Infini a disparu !, par Jacques Géraud


Rappel
Le roi Sollers et sa cour.

Hier au soir les couloirs de la NRF ne bruissaient que de ça : le directeur de L'Infini, le bien connu Philippe Sollers, 73 ans, aurait bel et bien disparu, sans laisser le moindre message qui pourrait rassurer ou du moins éclairer ses proches, à commencer par MM. Yannick Haenel et François Meyronnis, les deux auteurs-phare de la collection, ceux dont les lettres de feu, pour citer leur directeur, «vrillent la nuit voire la transverbèrent comme le dard du séraphin le sein de Thérèse d'Avila». L'on sait, du reste, que le septuagénaire avait affectueusement baptisé ses deux «quadras», plus inséparables que les perruches du même nom : «mes séraphins», et combien de fois en effet les escaliers de la NRF ne furent-ils pas submergés par les accents sublimes du Duo des séraphins dans les Vêpres de la ViergeVespro della Beata Vergine – de Monteverdi, quand leur directeur, éditeur, bienfaiteur et protecteur, pour ne pas dire leur père adoptif, les recevant dans son «petit bureau», qui leur est le Saint des Saints, montait le volume à fond, insoucieux de la malveillante rumeur colportée par ses ennemis, nombreux, dit-on, rue Sébastien Bottin, selon laquelle Sollers, s'il dérogeait à sa dilection mozartienne à la faveur de chacune des visites des Deux Jumeaux, comme il les nommait aussi, pour passer en boucle et le plus fort possible le Duo Seraphim de Monteverdi : «Duo Seraphim clamabant alter ad alterum : / Sanctus Dominus Deus Sabaoth, / Plena est omnis terra gloria ejus…»
en vérité c'était pour stimuler et pour couvrir ses rapports contre-nature avec ses deux visiteurs séraphiniques, lesquels revêtaient des robes blanches, surmontées d'ailes en carton, tandis qu'il leur faisait rituellement répéter à chacun «Je suis adorable dans mon petit costume d'ange» (1), tant la libido émoussée du sybarite avait à se soutenir du carnavalesque de ce cérémonial, où il se faisait l'exact envers de Lot (Genèse 19/1-8), le seul juste de Sodome, qui accueille en tout bien tout honneur les deux Anges missionnés par l'Éternel : nos lecteurs auront souri à ces ragots qui, si plaisants soient-ils, n'ont que le tort d'oublier que le disparu, loin d'être, pour citer son cher Saint-Simon, «convaincu du goût italien», n'était que trop connu comme un lapin qui ne courut jamais que le jupon, à la façon de son Giacomo Casanova, grand libertin, escroc, charlatan, magicien, et agent de l'Inquisition à Venise - ce que bien sûr ne fut jamais notre saint homme, même depuis qu'il a ses vrais-faux papiers de catholique-romain, recouvrant l'ancien passeport mao qui s'écaille au fond d'un tiroir où, comme sur la main de Lady Macbeth, persiste une tache de sang qui paraît-il se fluidifie, sous l'œil hagard ou rigolard (2) du directeur de L'Infini, à chaque anniversaire de la mort du Grand Timonier.
Interrogés par les enquêteurs, les jumeaux Haenel et Meyronnis (surnommés aussi «H&M», dans les deuxièmes ou troisièmes cercles de L'Infini) effondrés, pleurant et reniflant dans leurs beaux mouchoirs brodés aux initiales «Ph. S.», cadeau du directeur, n'auraient aucune idée de la ligne de fuite empruntée par le disparu. Il ne leur avait nullement paru «déprimé» ni en proie à aucune improbable mélancolie ces derniers temps, états dont il fut toujours exempt, par l'effet d'une immunité génétique, à l'encontre de la quasi-totalité de ses contemporains dont il n'avait de cesse de pointer non sans ironie l'affect nihiliste. Toutefois, les deux cofondateurs de la microscopique revue Ligne de Risque (Ligne de Risque Zéro, selon le mot cruel de quelque envieux détracteur), auraient fait part d'une phrase énoncée à l'envi par le disparu, ces derniers temps, notée de concert sur leurs petits carnets, comme tout ce qui – sentence métaphysique, jugement esthétique, confidence érotique, oraison jaculatoire, considérations météo – découlait de la bouche du grand homme dans l'intimité du petit bureau, phrase que voici, souvent découpée en trois segments par le locuteur : «Ce cadre de félicité bourgeoise… où l'on nous impose de vivre… convient si peu à notre misère…» (3) Et aussitôt, à chaque fois que l'auteur de Paradis l'avait énoncée ou plutôt murmurée, sursautant, se reprenant, dardant un œil allumé sur ses deux chéris il leur sortait une bonne blague, se réjouissait du succès du dernier roman du puîné (bref récit se voulant vertueux où l'auteur donne la parole à un héros polonais de la seconde guerre mondiale, en lui faisant dire n'importe quoi, si l'on en croit la polémique déchaînée par des jaloux), mais le fait est que l'étrange phrase, toujours la même, les mêmes mots, avait bel et bien été dite que l'on ne peut que référer, maintenant, à la mystérieuse disparition. La police enquête, mais nous croyons savoir que les deux, le mot n'est pas trop fort, orphelins seraient sur le point de partir à la recherche de celui loin de qui ils ne peuvent demeurer plus longtemps : soyons certains qu'ils y mettront la même ardeur que les enfants du capitaine Grant, dans le roman de Jules Verne, avec pour tout biscuit les mots de l'étrange phrase qui – «Ce cadre de félicité bourgeoise … notre misère», non seulement évoque à l'évidence en sa clausule l'homme pascalien, pour autant qu'il se dérobe au fameux pari, ou n'y consent que par comédie et faux-semblant, mais ne suggère que trop quelque soudain dégoût de ce luxe où vivait, où se vautrait, diraient ses adversaires, le directeur de L'Infini. Et, pour l'avoir souvent vu se faire monter dans le petit bureau (si étroit que les jumeaux avaient à rentrer leurs jambes pour esquiver les remuants genoux du disparu) quelque somptueuse bourriche, et se jeter avec voracité sur ses fruits de mer, Meyronnis, l'aîné des duo seraphim, dépité peut-être de sa Brève attaque du vif mourante dans les gondoles, à l'inverse du caracolant Jan Karski de son cadet Yannick, moins cérébral, plus sentimental, plus commercial, était sur le point de se lancer dans la confection d'un abyssal opuscule transmétaphysique intitulé L'Huître et le Néant, dont son alter ego eut à l'arracher presque de force, au nom de l'ardente obligation de partir dare-dare à la recherche du disparu, ou encore… À la recherche du tant perdu, titre bouleversant que pour sa part il (Haenel) aurait déjà jeté sur le papier (retrouvé dans la corbeille unique du pupitre double des Jumeaux, Bouvard et Pécuchet pour notre temps), réservant son écriture pour le retour, qu'il faut s'imaginer heureux, de la fiévreuse expédition, ou pour les studieuses soirées sous la tente, à la lueur d'une lanterne, s'il est vrai que les deux orphelins, ayant d'abord balancé entre la sérénissime Venise et l'orgueilleux Bordeaux (les deux séjours privilégiés du bien-aimé), se ravisant, resongeant à la «félicité bourgeoise» stigmatisée par l'obsédante phrase, auraient soudain décidé, dans une illumination qui les toucha tous les deux en même temps, d'orienter l'expédition du côté des déserts d'Éthiopie pour, à quelque trois cents kilomètres à l'est d'Addis-Abeba, la capitale, aller en caravane jusqu'à Harar, la ville sainte de la Poésie, faisant le pari que ce serait le point de chute du disparu, soit qu'il y ouvrît quelque comptoir, quelque épicerie-bazar où négocier lui aussi, comme jadis le pauvre Arthur, non plus des livres inouïs aux titres tantôt héroïques (Évoluer parmi les avalanches, préface de J.-C. Killy, triple médaillé d'or aux J.O. d'hiver de Grenoble), tantôt émouvants (Les Petits Soldats, ou le bizutage de Yannick et François à leur engagement comme troupiers à L'Infini : comment leur instructeur le commandant Sollers, encore plus vicieux que le sergent Hartman dans Full Metal Jacket, les forçait, menottés l'un à l'autre, à gueuler jusqu'à extinction de voix des slogans grotesques (4) dans tout le périmètre sacré du VIe arrondissement : «Restez chaud parmi les glaces et frais sous l'Équateur !», «Réveillez-vous l'aventure !», «Ne t'attarde pas : attrape le vent !»), tantôt, enfin, enthousiasmants (Prélude à la délivrance : prologue im Himmel à l'enfantement merveilleux de deux Dioscures par un Being beauteous germanopratin de septante-trois ans), mais des peaux de bête et des casseroles, comme Arthur, ou que poussant plus loin son retrait il eût résolu de s'y faire mendiant, non sur les quais de marbre, mais à la porte des mosquées, et pourquoi pas derviche tourneur, métier pour lequel sa vie antérieure attesterait de réelles dispositions ?
Reste que selon d'autres sources les deux orphelins, après avoir éliminé, comme déjà dit, Bordeaux et Venise (où le disparu aurait pu se faire gondolier, l'aurait même déjà essayé, par le passé, mais le maniement de la longue rame unique, où il avait cru voir un analogon de celui de sa plume facile, n'ayant abouti qu'à emboutir des ponts, la guilde gondolière lui retira presto sa carte d'apprenti), sans rejeter tout à fait l'option éthiopienne, auraient commencé de très sérieusement se pencher sur l'hypothèse d'un exil romain de leur directeur, comme si son implantation pérenne, jusqu'à la fin de ses vieux jours, dans l'enceinte de la Ville Éternelle, mieux que la perpétuation frivole de son séjour parisien, germanopratin, sébastobottinien, ne pouvait que lui être la promesse de l'éternité de son œuvre, de son Nom : ecce homo Sollers in saecula saeculorum. Et nous n'excluons pas, quant à nous, conformément ou non aux spéculations du tandem haenelo-meyronnissien (hélas, aux toutes dernières nouvelles, qui tombent sur nos écrans, les jumeaux, les séraphins en seraient à s'entredéchirer dans le petit bureau, chacun clamant au visage ou plutôt à la gueule de l'autre, qu'il traite de petit con ou de pute ou de salaud au sens sartrien, que c'est lui que le Maître aimait, lui seul, pas l'autre, dont Il lui soufflait à l'oreille que c'était une horreur, à Haenel que Meyronnis est l'arrière-arrière-arrière petit neveu dégénéré et taré de Maldoror, à Meyronnis que Haenel est un puéril voleur de feu éteint et de braises mortes, et comme dans L'enfance d'un chef le surréaliste Bergère disant à l'un des deux jeunots (Fleurier) qu'il le préfère à l'autre (Berliac), le bonhomme Sollers, caressant d'une main distraite les cheveux de celui-ci ou celui-là, sans plus savoir lequel – bien capable de les confondre comme le vieil Isaac ses deux fils jumeaux Esaü et Jacob –, tout en laissant ses yeux usés plonger sur le cul ondulant de la stagiaire qui en jupe ajustée et talons aiguille traverse la cour, lui murmurait, en désignant l'autre jumeau : «Les comédiens ne m'amusent jamais longtemps», et si le dépositaire de la confidence lui disait alors, comme dans la brillante nouvelle de Sartre : «Mais moi aussi je suis un comédien», il lui répondait, tout en noyant son regard las dans ses étagères ployées sous ses œuvres bientôt complètes, et en songeant à la stagiaire : «Oui mais toi tu es joli»); nous n'excluons pas, non, tandis que volent les injures dans le petit bureau où le Maître n'est plus, et que les duo seraphim en sont maintenant à se bombarder avec les numéros de Tel Quel et de L'Infini, bientôt ce sera avec les minces opus (Lys d'or, Carnet de nuit) ou pondéreux (Guerre du goût, Discours parfait) de leur dieu dont, comme jadis le doux chantre aux cheveux blancs Roland Barthes, dans Incidents, petit livre posthume, ils ne savent même plus quoi penser (5), pris dans un tourniquet affreux et un pile ou face qui serait leur unique vertige : c'est un génie/c'est un farceur ; non nous n'excluons pas, dans la séduisante option de l'exil romain, que le vieux boss et vieux parrain Sollers, insoucieux du trou que son départ vient d'ouvrir dans l'économie libidinale de l'édition, de la publication, du buzz, déjà oublieux de ses deux courtisans officiellement proclamés «mes amis», «mes camarades de combat» – jumeaux qui ne furent jamais pour lui que des pions, voire, allez savoir, des «idiots utiles» ? – soit d'ores et déjà prêt à tout pour s'introduire – son rêve, sa Cité interdite et fantasmatique ! – au cœur du cœur du Vatican : soudoyant une poignée de gardes suisses avec des liasses de faux talbins, ou authentiques, piqués dans le coffre de la NRF ou prêtés par son vieux complice le richissime BHL, et travesti en prince de l'Église, état dont il a tout naturellement la physionomie et l'onction, se hâtant tout du long des corridors captieux vers les appartements privés du Saint Père, ourdissant quelque plan d'ailleurs confus dans le gros meuble encombré de bilans de son vieux cerveau, comme (peut-être en partie inspiré – nulle véritable idée n'étant jamais remontée, disent ses adversaires, de son propre fonds – du roman rocambolesque de Gide, lui-même ancien directeur à la NRF) de précipiter le pape dans des caves, pour ensuite apparaître, hilare, à sa place, en robe blanche au balcon de Saint-Pierre, et espérant fasciner l'auditoire se lancer illico dans la lecture non-stop urbi et orbi de son stupide, selon ses ennemis, Paradis ? Sauf si, craignant de ne faire que se perdre dans le dédale des galeries et, tel l'arpenteur K. impuissant à pénétrer le Château, d'y errer en vain sous le pourpre d'une robe empruntée dont l'éclat s'affadit comme, déjà, au dire de ceux qui ne sont pas de ses adeptes, le vernis du méli-mélo du ramas de ses livres –, sauf si le vieil homme égaré, après avoir songé un moment à trouver le dernier sommeil au pied du Jugement dernier de la Sixtine (pour laquelle le pape Benoît, en remerciement de l'humble offrande de son Dictionnaire amoureux de Moi, lui avait envoyé un Pass donnant libre accès nuit et jour), soudain, dans un élan irrépressible, où consumer ses dernières forces, se mettait à trotter vers l'immense basilique Saint-Pierre, à destination de la célèbre pietà du même Michel-Ange pour, s'étant défait à la volée de sa robe, en arrachant tous les boutons, se jeter en petite tenue sur la vitre protectrice qui, même blindée, s'ouvrant pour lui comme la mer Rouge devant les Hébreux qui fuient Pharaon, le laisserait atterrir, au prix d'une ultime cabriole (exercice où il fut toujours hors pair), en travers des genoux et des cuisses de la Bienheureuse Vierge Marie (la «BVM», dans sa néoturbothéologie), pour peu du moins que le pauvre Jésus, par l'effet d'un autre et concomitant miracle, eût bien voulu s'effacer afin de céder la place au Fils aîné de l'Église qui, béat comme son prédécesseur était douloureux, enfin va pouvoir s'endormir sous l'œil doux de la Vierge, jeune, jolie, qui n'en peut mais, offrant désormais aux colonies de touristes, derrière la vitre déjà reconstituée mais glauque, bientôt, comme un aquarium sale, la vue confuse du gros polichinelle en caleçon nonchalamment étendu et qui, multiplié sur les photographies, révèlerait, à l'observateur attentif, le même sourire que la fameuse Joconde où depuis cinq siècles ne s'afficha jamais que son air de se moquer du monde.

Notes
(1) Incipit de L'enfance d'un chef de Jean-Paul Sartre (in Le Mur).
(2) Maoïste, prochinois, c'était «la chose amusante à faire à l'époque», voir Sollers, Portrait du joueur : 65 millions de morts, le grand jeu.
(3) Il pourrait s'agir, nous dit-on, d'une citation tirée du Journal d'un curé de campagne (1936) de Georges Bernanos, auteur qui ne semblait pas devoir figurer dans l'Encyclopaedia Sollers, en douze fort volumes cartonnés, ouvrage collectif dont la publication à L'Infini était prévue pour 2015. Toujours est-il que ce Journal d'un curé de campagne, s'il n'avait qu'un mérite, ce serait d'être paru l'année même de la naissance du directeur.
(4) Slogans qui – facétie du directeur ? – allaient se retrouver tels quels dans le corpus des publications haeneliennes et/ou meyronnissiennnes à L'Infini, sans guère en déparer, il est vrai, le style et la teneur générale, du moins de l'avis des meilleurs experts, tels que MM. Jourde et Asensio.
(5) R. Barthes, Incidents (Seuil, 1987, p. 80, daté du 25 août 1979) : «Toujours cette pensée : et si les Modernes se trompaient ? S'ils n'avaient pas de talent ?» Voir aussi le jeune Haenel en 1993, avant l'irradiante et térébrante sollerssisation gémellaire de 1997, écrivant dans la revue Recueil n°26, dirigée par Richard Millet : «Ce que Sollers dit de Paradis est plus intéressant que Paradis», pardi ! Cette même revue Recueil où en décembre 1994, n°33 – dernier numéro avant clash, putsch et transformation en un consensuel Nouveau recueil –, paraissait sous mon nom un long article : Jactance de Sollers.

Ce n’est pas que nous soyons des connaisseurs du chaos, mais il nous entoure de toutes parts, et, pour coexister avec lui, nous ne disposons que de nos seuls pouvoirs dans la fiction (Kermode, 1967, p. 67)

1Les deux dernières décennies1 ont connu une explosion de la critique sur la SF au-delà de toute attente. Sur le plan universitaire, la SF s’est imposée comme d’une importance cruciale pour nombre d’analyses de la culture contemporaine, comme l’illustrent, par exemple, la « respectabilité » institutionnelle de publications comme Science Fiction Studies (SFS) et Extrapolation, le nombre croissant de cours de SF ou liés à la SF dans les facultés et universités (plus de 400 cours énumérés dans la section spéciale sur « la Science-fiction à l’Université » dans le numéro de novembre 1996 de SFS), et la prolifération des « études culturelles » (cultural studies) sur la science ou la cyberculture, qui comprennent en général des références à la science-fiction. Des ouvrages entièrement consacrés à la SF, subtils et complexes, sont au même moment venus occuper nos étagères en rangs de plus en plus nombreux. Si l’on sort du domaine académique, l’apparition de publications comme Science Fiction Eye et The New York Review of Science Fiction, de même que la pérennité de magazines comme Asimov’s, Analog, et le britannique Interzone, qui tous comportent des rubriques critiques régulières, ont fourni divers supports pour un flux continu de commentaires par les auteurs de SF, les lecteurs et les fans. Bien que demeure dans une certaine mesure une séparation entre les commentaires universitaires et populaires dans le domaine, Science Fiction Eye comme NYRSF accueillent volontiers des contributions issues de la communauté universitaire, tandis qu’Extrapolation et SFS publient des entretiens avec, et à l’occasion des articles écrits par bon nombre d’écrivains professionnels. (Locus : The Newspaper of the Science Fiction Field2 représente depuis longtemps une autre source notoire pour les entretiens : ce mensuel comprend au moins un entretien avec un auteur par numéro). Le périodique britannique Foundation enjambe résolument le fossé, équilibrant les contributions de toutes provenances. Et de nouveaux périodiques, consacrés au moins en partie à la SF, continuent d’apparaître, comme le Journal of the Fantastic in the Arts (une publication de l’International Association for the Fantastic in the Arts) et Para-Doxa (vouée aux études littéraires au sens large et à la paralittérature). Chercher une quelconque logique dans ce merveilleux chaos exige de faire appel aux pouvoirs de la fiction dans toute leur plénitude. Nécessité faisant loi, j’ai organisé mes choix en fonction de quelques critères très spécifiques.

2Ainsi, j’ai limité mon analyse à des travaux disponibles en anglais, en privilégiant les ouvrages plutôt que les articles isolés. Comme je ne suis pas une adepte des recherches sur internet, on ne trouvera ici aucune adresse de site web. Et comme je n’ai pas de connaissance particulière des différentes communautés de SF non universitaires, la plupart des études que j’ai choisi de mettre en lumière sont des travaux de recherche. Enfin, je suis par goût plutôt attirée par les analyses d’inflexion théorique, ce qui a également influé sur mes choix. J’ai réparti ma matière dans les parties suivantes : 1) « Cartographier le domaine », qui conseille quelques histoires, études du genre, études des médias SF, et guides de référence ; 2) « Les écrivains de SF sur la SF », qui attire l’attention sur plusieurs travaux critiques et essais d’auteurs de SF, ainsi que sur quelques entretiens ; et 3) « Lorsque tout changea », qui présente un certain nombre d’études féministes et postmodernistes de la SF. Dans certains cas, mes décisions quant à l’endroit où ranger certains titres se sont révélées inévitablement arbitraires. Par exemple, Robert A. Heinlein : America as Science Fiction (1980) de H. Bruce Franklin combine l’étude monographique d’auteur, l’histoire culturelle et la critique du genre, défiant toute classification précise (c’est la seule étude monographique que j’ai incluse, parce qu’elle nous parle plus de l’histoire du genre que d’une carrière particulière en science-fiction). J’invite les lecteurs à effectuer eux-mêmes les renvois entre et parmi ces listes, et à décider par eux-mêmes de ce que j’ai pu omettre, ainsi que de ce que je n’aurais même jamais dû inclure. Un travail comme celui-ci n’aurait aucun sens sans une telle interaction.

I. Cartographier le domaine : histoires, études du genre, études des médias et guides de recherches

3Ce panorama sélectif de la critique de SF depuis 1980 devrait en fait commencer un an plus tôt, avec la publication de Metamorphoses of Science Fiction : On the Poetics and History of a Literary Genre (1979) de Darko Suvin3, étudié de façon plus détaillée dans l’article précédent par Donald M. Hassler. Cet ouvrage demeure l’une des études du genre les plus importantes jamais écrites. Bien qu’il ait suscité autant la controverse que l’approbation (entre autres parce qu’il considère que l’essentiel de la SF « de genre » est sans grand intérêt), aucune construction théorique n’a retenu une attention plus méritée que la définition de la SF par Suvin, comme « un genre littéraire dont les conditions nécessaires et suffisantes sont la présence et l’interaction de la distanciation et de la cognition, et dont le principal procédé formel est un cadre imaginaire différent de l’environnement empirique de l’auteur » (p. 7-8). Utilisant un concept développé par Ernst Bloch, Suvin complète cette définition en soutenant que « la SF se caractérise par la domination ou l’hégémonie narrative d’un ‘novum’ (nouveauté, innovation) fictionnel, validé par la logique cognitive » (p. 63). L’un des points de litige les plus courants quant au point de vue de Suvin sur la SF est, comme son sous-titre l’indique, sa caractérisation de la SF comme un genre littéraire. Sa recherche vient ici plaider pour une notion de valeur qui serait intrinsèquement fondée sur deux critères inséparables, le contenu intellectuel et la réussite esthétique. C’est toujours une question ardemment débattue, bien sûr : pour défendre notre propre travail sur la science-fiction, nous faut-il aussi défendre la valeur intrinsèque du genre, en la fondant sur un ensemble de qualités fixées une fois pour toutes ? Ces questions ont hanté le domaine des études de SF ces vingt dernières années au moins. Plus qu’aucune autre étude, Metamorphoses de Suvin est le précurseur important de toutes les analyses majeures du genre produites à notre époque. Parmi les ouvrages de Suvin méritant l’attention, il faut aussi noter son guide critique et bibliographique très détaillé, Victorian Science Fiction in the UK : The Discourses of Knowledge and of Power4 (1983), un inventaire informé et instructif des ancêtres de la SF en Grande-Bretagne au xixe siècle.

I.1. Histoires du genre

4Dans cette première section, je voudrais attirer l’attention sur la riche production en histoire du genre qui s’est développée depuis 1980, à la fois des travaux qui s’intéressent aux « origines » du genre ou se concentrent précisément sur tel ou tel point, et plusieurs études qui proposent d’importantes histoires du domaine dans son ensemble. Le premier ouvrage que je conseille est une monographie qui apporte une vraie contribution à notre compréhension de la SF américaine : Robert A. Heinlein : America as Science Fiction de H. Bruce Franklin (1980). Comme son titre l’indique, l’intérêt de cette étude tient dans une lecture de la carrière d’Heinlein dans la perspective du matérialisme historique, replacée dans le contexte sociopolitique et culturel de l’Amérique qui a contribué pour une part à en faire un des plus grands auteurs de SF de l’histoire. Selon Franklin, « Heinlein est l’Américain qui a joué le plus grand rôle pour sortir une certaine SF du ghetto, lui faire intégrer d’abord la culture populaire américaine, puis obtenir des marques de reconnaissance de la part de prestigieux voisinages littéraires » (p. 67). Même si l’ouvrage ne propose sans doute pas un panorama définitif de l’œuvre de Heinlein, dans la mesure où il a été publié avant la mort de l’auteur, il s’agit cependant d’une des études les plus utiles publiées jusqu’ici sur un auteur de SF. Pour Franklin, la carrière d’Heinlein fait figure de paradigme du destin de la SF américaine mais aussi de l’Amérique elle-même dans la majeure partie du xxe siècle, et il développe des lectures fortes et convaincantes des différentes fictions qui ont peu à peu constitué cette carrière de SF exemplaire. Je recommande également la lecture de War Stars : The Superweapon and the American Imagination5 (1980), où Franklin poursuit sa convaincante analyse de l’imaginaire culturel américain.

5The Entropy Exhibition : Michael Moorcock and the British “New Wave” in Science Fiction6de Colin Greenland (1983) est un ouvrage historique qui, contrairement aux habitudes, se concentre sur un moment-clé du développement de la SF anglo-américaine, le mouvement britannique de la New Wave tel qu’il s’est cristallisé, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, dans les pages de la revue New Worlds alors dirigée par Michael Moorcock. Greenland nous offre un inventaire précis de la fiction et des manifestes littéraires de l’époque, et il consacre des chapitres distincts aux carrières respectives, très différentes mais d’égale influence, de Brian Aldiss, J.G. Ballard et Moorcock lui-même. Tout en reconnaissant que l’énergie créative et politique déployée par les auteurs de la New Wave a fini par se dissiper, Greenland souligne aussi la pérennité de leur influence dans les plus récentes réussites de la SF. Il décrit le phénomène New Worlds comme s’organisant autour de ce qu’il qualifie de « paradoxe central de [ce] groupe : leur conviction que formalisme est synonyme de décadence et de perte d’énergie, assénée en ayant recours à de remarquables ressources formelles et une énergie dans l’expression si frappante que le terme d’exhibitionnisme s’impose » (p. 194). La tonalité élégiaque de l’essai prend une coloration intéressante si on relève qu’il a été publié un an avant la parution de Neuromancien de William Gibson, qui devait lancer un nouveau mouvement aux États-Unis, très différent mais tout aussi explosif, le cyberpunk.

6Some Kind of Paradise : The Emergence of American Science Fiction7 de Thomas D. Clareson (1985)accompagne sa bibliographie annotée, Science Fiction in America, 1870s-1930s (1984), d’une histoire du genre spécifiquement centrée sur le cas américain. Clareson a été un des défenseurs les plus infatigables de la SF auprès de la communauté universitaire, organisateur du premier séminaire sur la SF à la MLA, fondateur de la Science Fiction Research Association et éditeur d’Extrapolation. Dans Some Kind of Paradise, il remet utilement les débuts de la SF américaine, entre 1870 et 1910, dans leur contexte de bouleversements technologiques, puis il présente un très riche corpus (en abusant parfois des résumés d’intrigue) en retraçant ses origines dans les histoires de fantômes ou d’horreur. Il se concentre ensuite successivement sur les histoires de guerre du futur, les histoires de science et de technologie, les thèmes de l’utopie et de la catastrophe, les voyages vers des terres inconnues ou des mondes inconnus. C’est un travail qui privilégie l’ampleur sur les nuances, mais Clareson couvre parfaitement son domaine, tout comme il trace d’excellents parallèles entre les SF américaines et anglaises sur les quelque quarante ans qui l’occupent. Un autre examen intéressant de la SF spécifiquement américaine est proposé par Rationalizing Genius : Ideological Strategies in the Classic American Short Story8 de John Huntington (1989), qui sélectionne comme corpus principal les nouvelles recueillies dans le premier volume du Science Fiction Hall of Fame (1971).

7Au même moment que l’ouvrage de Clareson paraissait une bonne étude historique centrée cette fois sur la SF britannique, Scientific Romance in Britain, 1890-19509 de Brian Stableford (1985). L’auteur est un sociologue, auteur de douzaines de romans reconnus et un des critiques les plus pertinents du domaine. Il défend l’idée selon laquelle le « roman scientifique » a constitué un genre spécifique, qui a prospéré durant une soixantaine d’années en Grande-Bretagne au point de former une tradition nettement séparée de la SF américaine sur cette même période. La présentation de cette tradition par Stableford ne s’arrête pas au seul compte rendu des romans du début de la carrière de H.G. Wells, mais passe au contraire en revue les œuvres d’auteurs comme George Griffith, Arthur Conan Doyle et J.D. Beresford pour l’avant-guerre, S. Fowler Wright, Olaf Stapledon et John Gloag pour l’entre-deux-guerres, pour finir avec l’après-guerre et les ouvrages de C.S. Lewis ou Gerald Heard. Selon Stableford, le roman scientifique s’est assez rapidement, après-guerre, fondu dans le courant dès lors dominant de la SF à l’américaine, disparaissant virtuellement en tant qu’entité distincte. Stableford se montre convaincant dans son plaidoyer pour une différenciation entre roman scientifique et SF : il note ainsi la fascination du premier de ces genres pour la théorie de l’évolution, qui y est abondamment traitée (alors que la plupart des premiers romanciers américains se tenaient à l’écart de ses implications) Pour Stableford, « le roman scientifique est le roman de l’univers désenchanté : un univers dans lequel de nouvelles choses peuvent et vont apparaître, en raison des découvertes des savants et de l’ingéniosité des inventeurs, un univers où les lieux inconnus sont peuplés selon les principes de la théorie de l’évolution » (Stableford, 1985, p. 9).

8L’année suivante, en 1986, est parue une des introductions au genre couvrant le domaine le plus vaste, Trillion Year Spree : The History of Science Fiction10 par Brian W. Aldiss (et David Wingrove), version mise à jour et complétée de l’ouvrage proposé par Aldiss en 1973, Billion Year Spree : The True History of Science Fiction11. Trillion Year Spree, fruit du travail « de l’intérieur » d’un des auteurs de SF britannique les plus reconnus, est à la fois intelligent et contestable. Aldiss y développe deux positions qu’il argumente de façon convaincante mais qui ne sont pas sans poser problème : 1) que Frankenstein est le premier « vrai » roman de SF ; 2) que la SF peut être définie comme « la recherche d’une conception de l’humanité et de son statut dans le monde qui tienne bon face à nos connaissances avancées mais confuses (la science), et qui est en général présentée selon un mode gothique ou post-gothique ». L’ouvrage comporte deux grandes parties, « Out of the Gothic », un panorama menant de Shelley aux années 1940 (John W. Campbell à la tête d’Astounding), et « Into the Big Time », couvrant les années 1950 à 1980. L’avant-dernier chapitre, « Comment devenir un dinosaure » propose une série de (ré)évaluations convaincantes d’auteurs comme Asimov, Heinlein, Herbert et Clarke, qui jouissent d’une popularité continue et représentent encore la SF aux yeux de nombreux lecteurs alors que des tendances plus récentes sont davantage ignorées. Trillion Year Spree lui-même tend à sous-estimer l’impact de la SF féministe et notamment la manière dont elle a virtuellement renouvelé les fictions utopiques dans les années 1970, mais ce travers ne remet pas en cause le statut de l’ouvrage, une des histoires de la SF qui fait le plus autorité à ce jour.

9Origins of Futuristic Fiction12 de Paul K. Alkon (1987), sans doute la meilleure étude historique récente sur la proto-SF des origines, démontre comment diverses fictions futuristes, en France particulièrement, ont été des précurseurs dans leurs modalités de narration et leurs développements esthétiques, construisant les fondations sur lesquelles la SF du xixe siècle allait pouvoir se développer en tant que genre spécifique. Alkon propose des lectures approfondies de ces textes anciens, comme Épigone, histoire du siècle futur de Jacques Guttin (1659), L’An 2440 de Louis-Sébastien Mercier (1771), Memoirs of the Twentieth Century de Samuel Madden (1733), Napoléon et la conquête du monde - 1812 à 1832 - Histoire de la monarchie universelle de Louis Geoffrey (1836) et Le Roman de l’avenir de Félix Bodin (1834). Il s’intéresse également de près aux intuitions de Bodin quant à la « poétique de la fiction futuriste ». L’histoire que nous révèle l’essai d’Alkon est celle de la quête d’un style qui permettra d’écrire sur le futur. Sa position quant aux origines de la SF, assez originale, est que les premières fictions futuristes ont eu affaire à un contexte qui était moins technologique qu’esthétique, psychologique et philosophique. Ainsi, il considère ces textes anciens comme des solutions à des problèmes formels plutôt que comme des réponses à des conflits socioculturels. Alkon conclue cependant que c’est bien la science qui a « rendu possible l’esthétique nouvelle, et les formes qui lui correspondaient, comme l’histoire du futur, basée sur l’inversion du rapport jusqu’alors consensuel entre le plausible et le vraisemblable » (Alkon, 1987, p. 114).

10Canadian Science Fiction and Fantasy de David Ketterer (1992) relève à la fois de l’histoire littéraire et de l’histoire culturelle. De la part de l’auteur, chercheur à Montréal et figure familière dans le champ des études sur la SF, il s’agit aussi d’une tentative pour distinguer, fût-ce le temps de l’analyse, les SF et fantasy canadiennes de leurs équivalents américains. Après une brève introduction théorique sur les genres non-mimétiques, Ketterer entraîne ses lecteurs dans un parcours chronologique qui inclut aussi bien le classique de James De Mille A Strange Manuscript Found in a Copper Cylinder13 (1888) – sans doute le premier véritable roman de SF canadien – que des ouvrages moins connus comme The Dominion in 1983 de Ralph Centennius (1883) et Pour la patrie : Roman du xxe siècle de Jules-Paul Tardivel (1895), deux romans utopiques précurseurs. Opérant des allers-retours entre SF et fantasy et entre Canada anglophone et francophone (à quelques exceptions près, ce sont les auteurs québécois, pour la plupart non traduits, qui ont chaque fois été à l’origine des grandes percées de la SF canadienne), cet essai contient davantage de listes et de résumés d’intrigue que d’analyses. C’était probablement inévitable dans la mesure où il s’agit du premier rassemblement d’un tel corpus, mais cela soulève aussi d’importantes questions quant à la faisabilité de l’entreprise elle-même, questions directement liées aux préoccupations actuelles du Canada quant à son identité culturelle. Qu’entend-on exactement par SF ou fantasy canadienne ? Comment déterminer, où placer l’origine et l’identité ? Les efforts du Canada pour maintenir intacte une identité culturelle étant peut-être voués à l’échec, de telles interrogations présentent un caractère d’urgence dans un monde dominé par les tensions entre nationalisme(s) et globalisation.

11Ses propres Origins of Futuristic Fiction avaient mis en place l’arrière-plan nécessaire à l’ouvrage suivant de Paul Alkon, Science Fiction Before 1900 : Imagination Discovers Technology14 (1994). L’ouvrage propose une vision surplombante, concise mais instructive, de la SF antérieure au xxe siècle, opérant des gros plans sur son développement en Angleterre (« New Viewpoints »), en France (« Technophilia ») et aux États-Unis (« Technophobia »). Plutôt que de se lancer dans un vaste inventaire de son sujet, Alkon pointe les origines du genre dans la tradition des voyages extraordinaires et d’autres textes pionniers des xviie et xviiie siècles, puis analyse une série de textes-clés en détail – notamment le Frankenstein de Shelley, 20000 lieues sous les mers de Verne, Le Vingtième siècle de Robida et A Connecticut Yankee in King Arthur’s Court15 de Twain, le tout marquant « l’avènement de la SF comme genre à proprement parler » (Alkon, 1994, p. xii). Alkon tire profit du format assez rigide de la collection Twayne où il publie – les essais critiques en question doivent s’ouvrir sur une Chronologie du sujet, suivie de chapitres d’analyse (quatre ici) pour finir sur une bibliographie critique et des recommandations de lecture. L’ouvrage sur la SF au xxe siècle de Brooks Landon (1997), sur lequel nous reviendrons plus bas, suit ce même format et fonctionne dans une certaine mesure comme un prolongement de Science Fiction Before 1900. Le recueil édité par David Seed, Anticipations : Essays on Early Science Fiction and its Precursors16 (1995), qui s’intéresse à des exemples nombreux et variés de textes précurseurs, du xixe siècle pour l’essentiel, est également tout à fait recommandable.

12Science Fiction in the Twentieth Century d’Edward James (1994) est un ouvrage maniable et accessible tout en étant exhaustif ; en tant qu’historien britannique, James (qui est le rédacteur en chef de Foundation : The Review of Science Fiction) s’intéresse avec la même précision au monde de la SF anglaise qu’à son équivalent américain. Très bien construit, l’essai trace à grands traits les origines du genre à la fin du xixe siècle, contient des détails sur l’histoire de l’édition et la dimension commerciale du marché, et prend encore en compte la naissance et l’influence des différentes communautés de fans. James met en avant sa position, en marge du cercle universitaire américain, dans la façon dont il rend compte de « La victoire de la SF américaine, 1940-1960 » et la prudence avec laquelle il constate la « postmodernisation » de la SF le conduit à des conclusions tout aussi circonspectes quant à l’état actuel du genre (« maturité » ou « décadence », seul le temps nous le dira). Science Fiction in the Twentieth Century contient un chapitre précieux intitulé « Lire la SF », qui présente en détail différentes théories sur les stratégies de lecture spécifiques au genre. Voilà donc une étude parfaite pour faire découvrir la SF à des non-spécialistes. Qu’elle soit disponible en édition de poche est aussi à noter, puisque nombre d’autres ouvrages qui pourraient être très efficacement utilisés en classe sont soit hors de prix, soit épuisés.

13L’histoire du genre la plus récente, Science Fiction After 1900 : From the Steam Man to the Stars17 de Brooks Landon (1997), à la fois complète, on l’a dit, le Science Fiction Before 1900 d’Alkon, et se distingue comme le seul essai historique marqué par les influences théoriques contemporaines. Comme l’essai d’Alkon, celui de Landon applique le format « Twayne » : il contient une Chronologie de titres de SF, cinq chapitres d’analyse historique (« The Culture of Science Fiction—Rationalizing Genre », « From the Steam Man to the Stars », « Science Fiction outside Genre SF », « Countercultures of Science Fiction—Resisting Genre » et « New and Newer Waves »), une bibliographie critique et des recommandations de lecture. En tant que critique, Landon est un habitué des théories postmodernes. Il s’intéresse de près aux défis que le féminisme a pu poser à la SF traditionnelle, aux incertitudes ontologiques à la Philip K. Dick ou aux prémisses et promesses radicales du cyberpunk. Son livre lui-même se présente d’ailleurs comme un objet post-moderne, soigneusement construit par strates successives et cercles concentriques. Landon plante le décor dans sa préface détaillée : il y met l’accent sur la SF comme « littérature du changement » (Landon, 1997, p. xi), en référence à la Parabole du Semeur18 d’Octavia Butler où le changement est donné comme la seule vérité durable, et il y distingue ce qu’il appelle la « pensée SF » qui a permis à la SF de déborder les frontières du genre littéraire pour s’infiltrer dans l’ensemble de la culture occidentale. En complément de l’histoire plus classique proposée par James, le Science Fiction After 1900 de Landon offre un panorama indispensable de ce qu’est devenue la SF au xxe siècle.

I.2. Études sur le genre

14Bien plus qu’une histoire du genre, Metamorphoses of Science Fiction de Suvin s’impose aussi comme une référence en matière de réflexion sur le genre, et ces deux dernières décennies ont vu paraître plusieurs autres travaux de critique universitaire visant à déterminer ce qu’est la SF et comment elle fonctionne. Leur profonde diversité met en lumière une absence de consensus à ce sujet qui peut être jugée frustrante, fascinante (de mon point de vue du moins) et, sans doute, inévitable : la SF est-elle un genre narratif ? un type de discours ? un mode de pensée ? un corpus de textes littéraires ? ce qui unifie la masse de divertissement multimédiatique qui s’est développée autour des univers de Star Wars et Star Trek ? Où exactement placer ses frontières, s’il y en a ? Existe-t-il quelque chose comme un « effet SF » ? Faut-il l’appeler plutôt science-fiction, fiction spéculative, SF, et si oui quand ? Que faisons-nous quand nous lisons de la SF ? Et quels sont ses liens avec le reste du monde ?

15Une des meilleures études du début des années 1980 est celle de Mark Rose, Alien Encounters : Anatomy of Science Fiction19 (1981). Son approche, « pré-postmoderne » disons, se place sous influence structuraliste : positionnant la SF entre les deux grandes polarités de l’extrapolation et de la métaphorisation, l’ouvrage montre pour l’essentiel comment les auteurs de la SF « moderniste » ont déplacé l’accent de l’une vers l’autre. Rose anticipe ensuite dans ses grandes lignes ce qui s’est confirmé depuis comme un infléchissement majeur du genre vers ce que Bruce Sterling a appelé le « slipstream » (voir plus loin) et que Rose repère comme une « troisième étape du développement générique » (p.17) caractérisée par un passage de la métonymie à la métaphore dans le corpus le plus récent. Il en conclut que « l’histoire de la SF en tant que genre distinct pourrait toucher à sa fin » (Rose, 1981, p. 23), le « genre » se muant en « mode ».De ce point de vue, Alien Encounters marque une nouvelle façon de comprendre la SF qui est depuis devenue un enjeu majeur pour une bonne part de la critique contemporaine. Rose propose un grand nombre d’analyses monographiques fort intelligentes, organisées autour d’une grande opposition entre humain et non-humain et des subversions ultérieures de ce paradigme, dans des chapitres classés par thématiques larges, « espace », « temps », « machine » et « monstre » : entre autres, The Time Machine d’H.G. Wells, « The Heat Death of the Universe » de Pamela Zoline (étudié comme une sorte de cas-limite), Solaris de Stanislaw Lem et The Drowned World de J.G. Ballard.

16Cette même période a été marquée par plusieurs parutions théoriques intéressantes, notamment deux ouvrages qui, au moment de leur publication, ont retenu une attention méritée, et qui demeurent des contributions importantes aux études sur la SF, l’introduction au genre de Patrick Parrinder, Science Fiction : Its Criticism and Teaching20 (1980) et The Known and the Unknown : The Iconography of Science Fiction21 de Gary K. Wolfe (1979). On peut aussi citer l’ouvrage plus récent de Carl Malmgren, centré sur des questions formelles, Worlds Apart : Narratology of Science Fiction22 (1991) – titre un peu trompeur, car il analyse davantage les stratégies de lecture en termes de structuralisme que de théorie narratologique.

17Certes Fantasy : The Literature of Subversion de Rosemary Jackson (1981) ne concerne pas directement la SF, mais il s’agit sans doute de la meilleure étude générale sur le fantastique publiée ces vingt dernières années, qui fonctionne comme une fascinante et complexe toile de fond où envisager la SF en tant que sous-genre du fantastique – Jackson utilise en effet le terme « fantasy » dans le sens large qui est plus souvent attribué au « fantastique ». L’auteur prend pour point de départ les fameux travaux de Todorov sur le fantastique, mais les développe et les élargit. Son cadrage théorique doit beaucoup à Freud, Lacan, Cixous et Foucault. Pour elle, la fantasy est la face « autre » du réalisme, soit une littérature du désir, de l’altérité, du marginal et du refoulé. Cela peut en faire un puissant outil symbolique pour critiquer et subvertir les conceptions dominantes de la réalité – Jackson n’affirme toutefois pas que toutefantasy a pour but la subversion des systèmes idéologiques dominants. « Que sa vocation [la fantasy] soit l’érosion [de l’hégémonie idéologique] ne signifie pas qu’elle verse automatiquement dans la barbarie ou le chaos ; on peut aussi y voir comme le désir de quelque chose que l’ordre culturel exclut – plus précisément, de tout ce qui s’oppose au capitalisme patriarcal qui impose son ordre et triomphe dans la société occidentale depuis deux siècles » (Jackson, 1981, p. 176). Autre essai de grande ampleur situant la SF dans le champ plus large de la littérature fantastique, Fantasy and Mimesis : Responses to Reality in Western Literature23, publié par Kathryn Hume en 1984.

18Terminal Visions : The Literature of Last Things24 de W. Warren Wagar (1982) se donne comme l’analyse de la façon dont « une culture à l’agonie – en l’occurrence, la culture nationale-bourgeoise de l’Occident post-chrétien – choisit d’exprimer la perte ou le déclin de la foi qu’elle place en elle-même » (p. xiii). Sur ce corpus de textes de « fin des temps », présents dans la fiction spéculative depuis deux siècles, c’est l’ouvrage de référence. Après un balayage rapide mais complet des récits eschatologiques de l’histoire occidentale, Wagar s’intéresse à la sécularisation de ces récits, par exemple dans The Last Man25de Mary Shelley, envisagé comme (ré)vision terminale. Les lectures proposées par Wagar de récits comme The Time Machine26 de Wells et les romans-catastrophes de J.G. Ballard, scénarios apocalyptiques nourris par notre défiance croissante à l’égard de Mère-Nature, sont particulièrement intéressantes. Le critique démontre de façon convaincante que la fiction spéculative devient le lieu d’élection des récits eschatologiques dès lors que l’histoire, et non plus le mythe, sert de cadre à l’imaginaire apocalyptique. La bibliographie finale de Terminal Visions rassemble autour de ce thème plus de 300 romans, récits, pièces et poèmes publiés depuis 175 ans. Sur le sujet plus précis des peurs atomiques, voir aussi l’ouvrage de Martha Bartter, The Way to Ground Zero : The Atomic Bomb in American Science Fiction27(1988) et le guide bibliographique de Paul Brians, Nuclear Holocausts : Atomic War in Fiction, 1895-1984 (1987).

19Terminal Visions de Wagar me sert de transition vers une autre « vision » de la SF, plus étroite mais également « terminale » : « Progrès versus Utopie, ou Peut-on imaginer le futur ? » de Fredric Jameson (1982), réflexion théorique qui s’inscrit dans la continuité de sa critique du capitalisme mondialisé contemporain, et de son intérêt déjà ancien pour les potentiels de l’imaginaire utopique. Pour lui, le régime narratif de la SF est fondamentalement paradoxal, car il est censé se prolonger sans limites dans le futur tout en étant obligé pourtant d’atteindre en fin de roman une résolution, qui figure alors comme « le point-limite ou la frontière au-delà desquels la pensée ne peut s’aventurer » (Jameson, 1982, p. 148). Selon Jameson, « la nature de l’anticipation en SF peut de façon consensuelle être qualifiée de “représentationnelle”, comme on dit aujourd’hui » (p. 150), car l’objet de la SF contemporaine est en réalité « de défamiliariser et de reconstruire notre expérience de notre propre présent » (p. 151). Ainsi, les diverses « illusions de futurs » proposées par la SF n’ont pas pour but d’imaginer un quelconque « vrai » futur, mais « poursuivent un objectif assez différent : transformer notre présent en passé ayant déterminé ce qui reste à venir » (p. 152). La conséquence en est, pour Jameson, que la SF sert, davantage qu’à une quelconque anticipation du futur, à enregistrer les bornes de ce que nous sommes capables d’imaginer aujourd’hui. C’est là la preuve de l’échec du rêve utopique dans le monde contemporain : le genre SF tout entier « se fait contemplation de nos propres limites, indépassables » (p. 153).

20Sur ce même rapport entre SF et fictions utopiques, Demand the Impossible : Science Fiction and the Utopian Imagination28 de Tom Moylan (1986) mérite la plus grande attention. Cette étude importante se penche sur quatre grands romans de SF qui, dans les années 70, ont presque à eux seuls ressuscité la tradition déclinante de la littérature utopique : The Female Man29 de Russ, The Dispossessed30 de Le Guin, Woman on the Edge of Time de Piercy et Triton31 de Delany. Moylan les analyse comme des « utopies critiques », des textes qui « maintiennent en vie l’élan utopiste en le défiant, en le déconstruisant de l’intérieur » (p. 46). Moylan s’inscrit dans le cadre théorique du marxisme contemporain pour présenter la tradition utopique, dont il souligne de façon convaincante la force d’opposition particulière dont relèvent les textes qui la prolongent au xxe siècle. Demand the Impossible contient deux parties : d’abord une théorisation de l’imaginaire utopique (s’appuyant sur les travaux sur les travaux de Foucault et Jameson, Mannheim, Bloch, et Marcuse) ainsi que de l’utopie littéraire (s’intéressant à leurs fonctions et effets en tant que textes) ; puis une analyse des quatre romans choisis qui les situe dans ce cadre et les présente comme exemples paradigmatiques d’utopies critiques du xxe siècle : « Les utopies critiques peuvent être considérées comme des déplacements métaphoriques, nés des contradictions actuelles au sein de l’inconscient politique. Les sociétés utopiques représentées dans les utopies critiques renvoient à autre chose qu’à une alternative prévisible, car fondamentalement elles considèrent le discours utopique même, dans sa dimension autocritique, comme susceptible de déchirer la toile de l’idéologie dominante » (Moylan, 1986, p. 123).

21Positions and Presuppositions in Science Fiction (1988) est un recueil d’articles importants de Darko Suvin, un des critiques et théoriciens les plus exigeants du domaine, publiés entre 1973 et 1984, notamment « For a ‘Social’ Theory of Literature and Paraliterature : Some Programmatic Reflections »32 (1980), « Science Fiction and Utopian Fiction : Degrees of Kinship »33 (1974) et « SF as Metaphor, Parable and Chronotope (with the Bad Conscience of Reaganism) »34 (1984). Dans ces analyses du genre, Suvin souligne l’importance des facteurs sociologiques et idéologiques, de la prise en compte des contingences historiques. Il y applique sa fameuse théorie de la « distanciation cognitive » comme principal effet de la SF. Pas plus que Stanislaw Lem (voir infra) Suvin n’a de temps à perdre avec les « maillons faibles » du genre : ce qui l’intéresse, c’est la tension qui naît de la confrontation entre le potentiel radical de critique de la SF et la pression socio-économique qui en paralyse les pratiques subversives. Suvin s’efforce de réconcilier les approches formelles et sociologiques de la SF, et de mettre en perspective ce que font ou devraient faire les critiques et les universitaires en matière d’études sur la SF (à cette fin, il fait figurer dans son recueil un article co-écrit avec Charles Elkins « On Teaching SF Critically »35 [1979]). 

22L’article de sémiotique « SF as a Megatext » de Damien Broderick (1992), quoique court, élargit notre façon de concevoir les codes de la SF, aussi bien du point de vue des auteurs que du lectorat. Borderick identifie et interroge ce qu’il nomme « le vaste mégatexte générique issu de la stratification des textes de SF depuis 50 ans, voire un siècle ». Il en résulte, dans les termes de Broderick, une sorte d’« univers » conceptuel : un ensemble plus ou moins hétérogène d’icônes, d’images et d’idées qui forme le matériau intertextuel dans lequel vont puiser les auteurs pour construire leurs mondes imaginaires, et par lequel les lecteurs, appliquant leurs compétences de lecture, parviennent à une interprétation personnelle de ces mondes. Broderick s’appuie pour une part sur le concept de « mégarécit » ou « récit parallèle » développée par Christine Brooke-Rose dans A Rhetoric of the Unreal : Studies in Narrative and Structure, Especially of the Fantastic36 (1981), son analyse structuraliste des techniques et fonctions du texte réaliste. Broderick plaide de façon convaincante en faveur de la pertinence de ce concept pour la SF, dans la mesure où le genre en est venu à constituer tout un « univers » de thèmes et tropes divers, disponibles pour les auteurs et les lecteurs, à l’intérieur comme à l’extérieur du champ. L’article de Broderick fournit, entre autres, une conceptualisation méthodologiquement accessible aux non-spécialistes lorsqu’il s’agit de leur faire comprendre les conventions génériques et les protocoles de lecture spécifiques à la SF. Ses mêmes idées sont développées plus en détail dans Reading by Starlight : Postmodern Science Fiction37 (1995) : en dépit de son titre, l’essai sert plutôt à comprendre les importants écrits théoriques de Samuel R. Delany que les concepts postmodernes.

23Ultimate Island : On the Nature of British Science Fiction38 de Nicholas Ruddick (1993) est un excellent examen de la spécificité de la SF britannique, conçue comme domaine littéraire plutôt que comme genre. Ruddick dessine un parallèle convaincant entre « littérature » britannique et SF britannique, autour des motifs-clés de l’île et de la catastrophe. Prenant volontairement ses distances vis-à-vis de Brian Stableford et de son Scientific Romance in Britain, 1890-1950, Ruddick met en lumière un dialogue intertextuel permanent entre littérature et SF en Grande-Bretagne, et ce faisant il oppose ce développement d’une intertextualité aux discontinuités historiques plus nettes dans la tradition américaine de SF. Les discours critiques déterminants pour l’histoire de la SF britannique sont bien connus de Ruddick, qui n’hésite pas à engager le dialogue avec des interlocuteurs comme C.S. Lewis, Kingsley Amis, Stableford et Brian Aldiss, entre autres. Il offre aussi un passage en revue pertinent des fictions britanniques sur le thème des îles et des catastrophes, avant et après la Seconde Guerre mondiale : le cœur de son corpus est constitué de textes de H.G. Wells, William Golding et J.G. Ballard – ses analyses de Ballard sont particulièrement bonnes, et il termine d’ailleurs en étudiant Crash et High-Rise. Même si on n’est pas forcément convaincu pour finir par la théorie très personnelle de l’auteur sur la genèse et le développement de la SF britannique, Ultimate Island mérite, par sa richesse, d’atteindre un large public.

24Je voudrais terminer cette partie en évoquant à nouveau une « vision terminale » : l’article de Roger Luckhurst, « The Many Deaths of Science Fiction : A Polemic » (1994)39, s’affiche donc comme « polémique » et retrace les crises et les transformations successives qui ont nourri les lamentations si récurrentes quant à la « mort de la SF ». Un des topoï de l’histoire de la SF serait ainsi son aspiration profonde à se fondre (à nouveau) dans le mainstream, de façon à accéder à une pleine reconnaissance littéraire : « Les histoires du genre essaient d’établir fermement un fantasme de non-origine, comme si la SF était impossible à distinguer du mainstream, et donc lui ressemblait parfaitement : ces récits où la SF est intégrée à des développements historiques plus larges relèvent à l’évidence d’un désir de retour à un état antérieur des choses, avant que le genre ne se distingue, avant que les limites du « haut » et du « bas » n’apparaissent ». Pour cette analyse pleine d’ironie du « désir de mort » de la SF, Luckhurt s’appuie sur un cadre théorique freudien, celui d’Au delà du principe de plaisir, et il se livre à une sorte de psychanalyse parodique de l’inconscient générique de la SF. Ainsi les réactions à chacun des grands mouvements qui ont marqué son histoire, comme la New Wave ou la SF féministe, sont symptomatiques de ses désirs contradictoires : d’un côté ils sont bien accueillis car ils contribuent à faire tomber les murs du ghetto mais dans le même temps, ils suscitent l’angoisse en tant que trahisons de la spécificité du genre. « La SF va de crise de crise, mais il n’est pas certain que ces crises arrivent de l’extérieur pour menacer une identité qui aurait jusqu’alors été stable et cohérente. La SF vit de ces crises et de son intense préoccupation vis-à-vis d’elle-même et de son statut en tant que littérature… » (p. 47).

I.3. Études médiatiques

25Un grand nombre de très bons ouvrages s’intéressant à la SF cinématographique et télévisuelle sont parus ces vingt dernières années : c’est un secteur en pleine expansion car, tout simplement, la plupart des fans de SF sont des spectateurs et non des lecteurs. Pour beaucoup de chercheurs du domaine, il relève de l’évidence que le terme « SF » désigne un corpus de textes, mais pour la plupart des gens cela renvoie à Star Trek, Babylon 5, Independence Day et Matrix, ou à la limite à des productions de plus « haute qualité » culturelle, comme Metropolis, 2001 : L’Odyssée de l’espace et Blade Runner. En tout cas, ce n’est que récemment que la recherche en SF a pris en compte la SF médiatique sans y voir une simple sous-branche, considérée le plus souvent comme morne et sans intérêt, d’un domaine littéraire en revanche plus intelligent et complexe. Les travaux qui se concentrent sur les enjeux esthétiques et les contraintes formelles très spécifiques de la SF médiatique sont donc encore peu nombreux, mais en cours d’expansion.

26Screening Space : The American Science Fiction Film40 de Vivian Sobchack (1987) est une édition augmentée de son essai de 1980, The Limits of Infinity : The American Science Fiction Film, 1950-197541. Un long dernier chapitre, « Postfuturisme », représente l’ajout le plus décisif à ce précédent ouvrage. Sobchack y analyse le cinéma de SF contemporain selon la grille d’analyse de Fredric Jameson sur le postmodernisme comme « logique culturelle du capitalisme récent », et en le replaçant dans un contexte marqué par la popularité galopante des films de SF de la fin des années 1970, La Guerre des Étoiles de Georges Lucas et Rencontres du troisième type de Steven Spielberg en tout premier lieu. Selon Sobchack, ces films inauguraient une nouvelle ère dans l’histoire du film de SF, fortement marquée par le développement des possibles technologique et l’expansion de l’industrie culturelle. Les chapitres plus anciens du livre proposaient déjà une des meilleures études à ce jour sur les structures formelles du film de SF, avec des analyses détaillées de la large palette de son iconographie visuelle ou encore des usages du son (dialogues, effets de sonorisation et accompagnement musical). « Postfuturisme » s’intéresse quant à lui davantage à la façon dont la spatialisation des images filmiques en SF dépend de la spatialisation de la conscience occidentale contemporaine telle qu’elle a été théorisée par les travaux de Jameson sur le postmodernisme, travaux qui ont exercé une forte influence par la suite. Sobchack affirme ainsi : « La valorisation croissante que notre culture accorde aux notions d’espace et de surface a diverses conséquences esthétiques et existentielles qui (…) se retrouvent sous forme symbolique et dramatisée dans les structures formelles et les thématiques du cinéma de SF contemporain » (Sobchak, 1987, p. 272). Je recommande également la lecture du recueil d’articles dirigé par George Slusser et Eric S. Rabkin, Shadows of the Magic Lamp : Fantasy and Science Fiction in Film42 (1985), qui contient nombre d’informations pour une bonne introduction à certaines des techniques et thématiques de la SF au cinéma.

27Autre porte d’entrée pertinente dans le champ des études cinématographiques sur la SF, The Aesthetics of Ambivalence : Rethinking Science Fiction Film in the Age of Electronic (Re)Production43 (1992) de Brooks Landon, un auteur familier à la fois de la SF littéraire et de la culture du film et de la vidéo. Cherchant à déterminer en quoi elles sont ou ne sont pas semblables, il parvient à des conclusions stimulantes : tout spécialement, pour lui le cinéma de SF est en voie de passer au second plan derrière d’autres types de technologies visuelles, auxquelles il convient d’ailleurs d’appliquer d’autres stratégies critiques. Landon distingue la SF du cinéma (autrement dit, les éléments de SF n’appartenant pas à l’intrigue du film) et la SF au cinéma : « Je souhaite ajouter, aux observations habituelles quant au rôle métaphorique attribué à l’action, à la construction des personnages et des signes, éléments internes au film de SF, des analyses de type métonymique quant aux technologies ou à l’impact des conditions de la production cinématographique elle-même » (Landon, 1992, p. xiii). Landon estime que la sophistication toujours plus grande des techniques vidéo (les effets spéciaux numériques) est en train peu à peu de dépasser les capacités narratives assez limitées du film de SF, si bien qu’il prédit une transformation progressive de ces récits, contraints de s’adapter sous la pression des possibles formels de leur propre technologie. The Aesthetics of Ambivalence est une sorte de produit hybride dans le champ des études filmiques, mais l’ouvrage propose des hypothèses originales et convaincantes quand il envisage la fiction de SF et le film de SF comme deux formes finalement bien différentes du genre. Le recueil édité par Annette Kuhn, Alien Zone : Cultural Theory and Contemporary Science Fiction Cinema44 (1990), est également intéressant de ce point de vue, ainsi que le tout récent A Distant Technology : Science Fiction Film and the Machine Age45 de J.P. Telotte (1999). Ce dernier comble un vide des études universitaires sur le cinéma en se penchant sur les films de SF des années 1930 dans le monde, en lien surtout avec leur époque, le mélange d’espoir et d’angoisse que la modernité a ressenti envers la technologie.

28Textual Poachers : Television Fans and Participatory Culture46 de Henry Jenkins (1992) constitue une excellente introduction au phénomène des « communautés de fans » (fandom) dans le domaine des médias. Jenkins écrit à la fois en tant que participant et qu’observateur, et cette étude ethnographique a obtenu l’aval de nombreux fans à titre personnel. Dans son étude de l’écriture fanique, Jenkins remarque que « la plupart des analyses universitaires se sont avant tout penchées (…) sur les fanzines Star Trek (…), ce qui reflète le rôle primordial des fans de Star Trek dans la naissance des rassemblements de fans [conventions] et dans l’établissement des critères de publication valables pour les fanzines consacrés aux médias » (Jenkins, 1992, p. 161). Les fans de Star Trek demeurent l’exemple à peu près central de Textual Poachers, auxquels ils fournissent un paradigme de communauté à succès. Jenkins tient aussi à faire remonter les origines du fandom et de l’écriture fanique SF au courrier des lecteurs introduit par Hugo Gernsback dans ses magazines. Ce travail riche et précis aborde de nombreux domaines d’intérêt, notamment le « slash » et les questions de genre que ces textes soulèvent, sans prétendre ignorer les a priori négatifs que suscitent la culture des fans, les critiques visant de longue date ceux dont on considère que leur attachement aux produits de la culture de masse est excessif. Textual Poachers nous permet de découvrir un aspect du champ de la SF que de nombreux chercheurs aimeraient sans doute ignorer, et atteint un bon équilibre entre l’empathie pour son sujet et la rigueur intellectuelle. À la façon de Michel de Certeau, auquel il emprunte la notion de « braconnage textuel », Jenkins croit dans le potentiel de la culture populaire à fonctionner comme une force d’opposition pour ceux qui s’y investissent : « Les fans se construisent une identité sociale et culturelle qui leur est propre en empruntant et en modifiant les images que leur fournit la culture de masse, et donnant ainsi voix à des préoccupations que les médias dominants ne prennent en général pas en compte » (p. 23). Pour qui s’intéresse aux origines et aux activités des communautés de fans de SF, les ouvrages suivants valent d’être parcourus : Science Fiction Fandom, recueil dirigé par Joe Sanders (1994), et le récent NASA/TREK : Popular Science and Sex in America de Constance Penley (1997).

I.4. Guides de recherche

29Cette section propose une sélection de guides de recherche qui apportent une aide cruciale et des informations déterminantes à qui travaille sur le sujet. Les bibliographies et encyclopédies nous fournissent une cartographie détaillée de ce qui est devenu ces vingt dernières années une géographie étendue et variée. Cette même période ayant vu se multiplier les excellents ouvrages de références pour la recherche critique, je ne peux guère que donner une idée de la richesse de ce matériau. De la même façon, il existe toute une palette de guides plus spécialisés qui valent qu’on s’y intéresse, comme l’utile Critical Terms for Science Fiction and Fantasy : A Glossary and Guide to Scholarship47 de Gary K. Wolfe (1986), ou encore l’étude de Walter M. Meyers sur les langues imaginaires de la SF, Aliens and Linguists : Language Study and Science Fiction48 (1980).

30Science-Fiction, The Early Years: A Full Description of more than 3000 Science-Fiction Stories from Earliest Times to the Appearance of the Genre Magazines in 1930, with Author, Title, and Motif Indexes49 de Everett F. Bleiler (1990) est un vaste travail qui tient les énormes promesses de son sous-titre. Il contient en sus une section « Background Books » dont le but est de remettre ces milliers de récits, romans et pièces de théâtre de SF dans leur contexte historique et intellectuel. L’index des motifs proposé par Bleiler a en réalité l’envergure d’une taxinomie complète de thèmes, concepts et éléments de scénarios, et outre ses annexes et index très précieux, Bleiler propose également en introduction une brève histoire du développement du genre, ainsi qu’un répertoire d’intrigues-types et de motifs qui lui permettent de donner sens à ses données. Celles-ci couvrent la SF depuis ses origines au xviie siècle jusqu’au « moment Gernsback », celui où, selon Bleiler, la SF commence à prendre forme comme une industrie viable. Science-Fiction, The Early Years fournit des outils indispensables à qui étudie l’histoire de la SF. Bleiler n’a utilisé aucune bibliographie secondaire pour préparer ses entrées, ce qui ne peut qu’impressionner : il a bien lu, sur une période de 6 ans, la totalité des histoires qu’il raconte ici. Bleiler, assisté de Richard Bleiler, a plus récemment poursuivi ses projets bibliographiques avec Science-Fiction : The Gernsback Years (1998).

31Un autre guide bibliographique remarquable, Uranian Worlds : A Guide to Alternative Sexuality in Science Fiction, Fantasy, and Horror50(1990) d’Eric Garber et Lyn Paleo (deux des directeurs de Worlds Apart : An Anthology of Lesbian and Gay Science Fiction and Fantasy51 en 1986), se présente comme une sélection annotée de centaines d’ouvrages traitant d’une sexualité « différente ». Uranian Worlds remet sérieusement en cause l’image traditionnelle des littératures de l’imaginaire comme corpus plus ou moins hétérosexuel par défaut, et en cela l’ouvrage représente une avancée politique aussi bien que sur le plan de la recherche. De brefs avant-propos signés Samuel R. Delany et Joanna Russ soulignent cet important apport de Uranian Worlds aux études bibliographiques sur la SF et la fantasy. La collecte s’étend de 200 av. J.C (L’Histoire vraie de Lucien) à 1989 ; elle comprend des ouvrages classiques, comme Le Vampire de Polidori, « Carmilla » de Lefanu, Herland de Gilman et Odd John52 de Stapledon, et, aux côtés des récits de Russ et Delany, ceux d’autres auteurs de SF aussi connus que Robert Silverberg, Thomas Disch, Ursula Le Guin, J.G. Ballard et Octavia Butler, le tout classé par ordre chronologique et également par index alphabétique. Des annexes très bienvenues proposent une « Sélection d’anthologie », « Sélection de films et vidéos », « Sélection d’associations de fans ». Dès leur préface, Garber et Paleo soulignent que leur ouvrage ne se limite pas à des textes gays et lesbiens, mais cherche justement à mettre en lumière la grande variété des identités et des pratiques sexuelles non-conventionnelles qui ont été représentées, le plus souvent sous un jour positif, par les genres de l’imaginaire au fil des siècles.

32The Encylopedia of Science Fiction (1993) de John Clute et Peter Nicholls, mise à jour de la version de 1978 signée du seul Peter Nicholls, est sans nul doute l’ouvrage de référence le plus important jamais publié sur la SF. Avec la collaboration de Brian Stableford (rédacteur associé), et de John Grant (coordination technique), Clute et Nicholls sont parvenus à rassembler à peu près tout ce qu’on peut savoir de la SF, son histoire, ses caractéristiques génériques, ses thèmes privilégiés, ses auteurs et ses œuvres, ses incursions au cinéma et à la télévision, ses interactions avec les genres voisins, réalisme ou fantasy… et bien d’autres choses encore. Ce qui semble incroyable, c’est qu’à eux trois Clute, Nicholls et Stableford ont écrit 85 % de l’ensemble. Si l’on regarde simplement les chiffres, cela fait plus de 1 300 000 mots, pour plus de 4300 entrées et environ 2100 renvois. À quoi bon décrire plus précisément The Encyclopedia of Science Fiction ? si vous en avez déjà connaissance, vous savez à quel point c’est un ouvrage important ; s’il vous est encore inconnu, veillez à vous en procurer un exemplaire au plus vite. Vous ne regretterez pas une centaine de dollars aussi bien dépensés Il en existe également une version sur CD-Rom disponible chez Grolier : elle contient bien quelques bugs mais mérite également l’attention de ceux qui préfèrent effectuer leurs recherches sur ordinateur et/ou qui apprécient les bonus multimédias.

33Le dernier ouvrage que je recommande dans cette section est le seul peut-être qui puisse rivaliser, en tant que référence tout simplement indispensable, avec l’Encyclopedia de Clute et Nicholls : Anatomy of Wonder 4 : A Critical Guide to Science Fiction53 (1995) dirigée par Neil Barron et rassemblant une équipe de rédacteurs dont James Gunn, Brian Stableford et Gary K. Wolfe. C’est la version la plus récente d’un outil incontournable du chercheur dans ce domaine – comme j’en ai fait encore l’expérience moi-même en préparant cet article. L’ouvrage se divise en deux grandes parties, une bibliographie primaire et une bibliographie secondaire, accompagnées d’introductions et contenant les catalogues commentées de vastes corpus, comme, pour la bibliographie primaire, les travaux consacrés à des périodes historiques précises, la SF pour adolescents, la poésie de SF, ou encore, dans la bibliographie secondaire, des listes d’éditeurs, de bibliothèques, de collections spécifiques dans les bibliothèques de recherche, d’ouvrages de référence généraux, d’histoire, de critique, de textes sur la SF dans les médias (film, télévision, radio), ou encore des informations sur les comics, les magazines et les ouvrages parascolaires sur le domaine. Anatomy of Wonder 4 réunit les évaluations critiques de plus de 2100 ouvrages de fiction, du xvie siècle à 1994, et 800 ouvrages documentaires, le tout avec de superbes index qui rendent la consultation par titres et par auteurs très simple d’usage. Pratiquement, le seul reproche qu’on puisse faire à cette nouvelle version serait la disparition, faute de place, de la prise en compte de la SF non traduite en anglais.

II. Les auteurs de SF sur la SF

34Depuis toujours pour ainsi dire, les auteurs de SF et leurs responsables éditoriaux ont aussi écrit sur la SF, et il est paru nombre de ces interventions depuis les années 1980, y compris de la part d’auteurs ayant pris leurs distances avec la SF. À leur meilleur, de tels commentaires délimitent un espace de débat de haut niveau, intelligent et nuancé, et il arrive aussi qu’ils ouvrent des perspectives stimulantes car très différentes de celles des recherches universitaires. Avant de me pencher sur ce travail critique d’écrivain, je voudrais attirer l’attention sur deux recueils d’entretiens qui nous donnent à entendre la voix d’un grand nombre d’auteurs de SF. Le premier, Dream Makers de Charles Platt, se compose de deux volumes, Dream Makers:The Uncommon People Who Write Science Fiction54 (1980) et Dream Makers, Volume II: The Uncommon Men and Women Who Write Science Fiction (1983). Auteur de SF et critique, Platt a réuni un ensemble impressionnant d’entretiens, assez courts mais très parlants, avec des auteurs parmi les plus importants pour le développement de la SF américaine et britannique des années 1960 et 1970. Les intervenants du premier volume forment un « Who’s Who » de la New Wave, avec des noms comme Thomas Disch, Samuel Delany, Barry Malzberg, Harlan Ellison, Michael Moorcock, J. G. Ballard, Ian Watson, et Brian Aldiss. Les 29 entretiens ne se limitent cependant pas à cet hommage à la New Wave, puisqu’y figurent également Isaac Asimov, Frederik Pohl, Alfred Bester, Philip José Farmer, Robert Sheckley, John Brunner, Philip K. Dick et A.E. van Vogt. On peut regretter que le second volume, constitué d’entretiens menés au début des années 80, ne fasse pas la place qu’elles méritent aux femmes écrivains, si nombreuses et décisives pour le genre à l’époque. Y figurent tout de même Joanna Russ, Joan Vinge, James Tiptree Jr. et Andre Norton, entre autres et aux côtés de choix plus surprenants, comme les entretiens avec John Sladek, D. M. Thomas et L. Ron Hubbard. Les entretiens de Platt ne sont ni aussi développés ni aussi détaillés que ceux de Larry McCaffery dans Across the Wounded Galaxies, mais c’est l’ampleur du domaine couvert par les deux volumes qui en fait la valeur et l’utilité.

35Le second recueil d’entretiens que je conseille est donc Across the Wounded Galaxies : Interviews with Contemporary American Science Fiction Writers55 de Larry McCaffery (1990), un des chercheurs qui a le plus œuvré, auprès de la scène de la pop-culture américaine, dans le sens du rapprochement entre SF et postmodernisme.Across the Wounded Galaxies rassemble de passionnantes conversations avec Gregory Benford, William Burroughs, Octavia Butler, Samuel Delany, Thomas Disch, William Gibson, Ursula K. Le Guin, Joanna Russ, Bruce Sterling et Gene Wolfe. Une telle diversité, aussi bien politique qu’esthétique et thématique chez les auteurs retenus, constitue une bonne preuve de l’ouverture d’esprit de McCaffery vis-à-vis de la SF telle qu’elle s’est développé à partir de la fin des années 1980. Un élément important qui ressort de la plupart des entretiens est en effet le sentiment de ces auteurs d’appartenir à une génération s’élevant consciemment contre les conventions préexistantes du genre et travaillant à les modifier. La parution de Across the Wounded Galaxies, à la toute fin des années 1980, a correspondu à l’apogée des promesses enthousiasmantes du postmodernisme, et cela se ressent clairement dans les choix de McCaffery. Comme il l’écrit lui-même en introduction, « ce parti-pris (…) a l’intérêt de fournir d’emblée un arrière-plan commun autour des liens entre SF, culture pop de l’underground et postmodernisme » (McCaffery, 1990, p. 5). Il reste toutefois suffisamment souple pour accueillir une bonne discussion avec Gregory Benford dont McCaffery qualifie l’œuvre de « réussite particulièrement marquante de la branche « moderniste » de la SF contemporaine » (p. 9). Quant à l’entretien avec Gene Wolfe, son excentricité et son recours à l’allégorie défient toute tentative de classement.

36Wonder’s Child : My Life in Science Fiction56 de Jack Williamson (1984) est une des rares occurrences d’autobiographies sur la SF, comme une sorte d’entretien prolongé qui nous fait découvrir une des plus longues carrières d’un auteur de SF américain : Williamson a commencé à publier deux ans après le lancement d’Amazing Stories par Gernsback, et il est toujours actif aujourd’hui.

37The Engines of the Night : Science Fiction in the Eighties57 de Barry N. Malzberg (1982) rassemble une série d’articles assez anciens, rédigés en 1979-1980 par un auteur et éditeur prolifique qui allait à peu près cesser toute activité dans le domaine vers la fin de la décennie. Ces articles, examens du champ de la SF par un de ses amoureux inquiets, nous font comprendre ce qu’est une carrière d’auteur de SF, fournisseur de produits culturels grand public. Malzberg y fait figurer des souvenirs personnels – notamment une description émouvante de sa rencontre avec le vieux John W. Campbell –, une analyse du système des magazines et de l’édition des origines et de riches développements sur les années 1950. Malzberg apprécie cette décennie tout en lui adressant des reproches, dans un parallèle avec sa propre époque, la fin des années 1970, dont il considère à partir de son expérience personnelle qu’elle augure particulièrement mal de l’avenir des auteurs de SF « sérieuse ». Ces morceaux de texte courts en viennent à constituer un véritable ensemble, singulier, passionné et ambigu : un dernier regard sur un genre à la fois aimé et méprisé, par un auteur qui pressentait sans doute qu’il avait atteint la fin de sa carrière dans le domaine. Le texte final, « Corridors », se présente comme une tentative pour représenter, par le biais de la fiction, l’échec inéluctable mais aussi l’intensité avec laquelle l’auteur de SF s’efforce de rendre gloire à ce que « quel que soit sa forme, l’esprit puisse toujours chanter parmi les machines de la nuit » (Malzberg, 1982, p. 17).

38Microworlds : Writings on Science Fiction and Fantasy58 de Stanislaw Lem(1984) prouve qu’en plus d’être un des auteurs de SF les plus respectés au monde, l’intellectuel polonais a toujours été un des critiques les plus exigeants et les moins aisément satisfaits. Son point de vue d’européen et sa tendance à se montrer grincheux font de son travail sur le genre un ensemble à la fois exaltant et agaçant – et qui manifeste toujours un tempérament critique original et incisif. Le recueil rassemble la plupart des plus importants articles critiques publiés par Lem entre 1970 et 1984, y compris « On the Structural Analysis of Science Fiction »59, « Philip K. Dick : A Visionary Among the Charlatans »60, « The Time-Travel Story and Related Matters of Science-Fiction Structuring »61 et « Metafantasia : The Possibilities of Science Fiction »62. On se rend bien compte dans Microworlds des tentatives de Lem pour faire valoir les possibilités génériques de la SF face à ses défauts récurrents, en particulier dans la SF américaine. Lem adopte, pour mener à bien ces attaques polémiques de la SF et de sa critique, la position d’un satiriste et d’un humaniste, sur le modèle de Swift et Voltaire, poussé « au désespoir et à la colère par la conduite de l’espèce humaine » (Lem, 1984, p. 29). Lem a depuis définitivement coupé les ponts avec la SF.

39Age of Wonders : Exploring the World of Science Fiction63 de David G. Hartwell (1985) est écrit cette fois du point de vue d’un éditeur et non d’un écrivain. Hartwell est en effet un des rédacteurs en chef les plus expérimentés du domaine, un des fondateurs de la New York Review of Science Fiction, ce qui lui assure une connaissance sans égale des réalités commerciales de la SF. Age of Wonders raconte l’histoire de la SF telle qu’il la connaît, celle du marché et des fans, celle du petit monde des auteurs et des lecteurs de SF. L’essence du genre est intimement liée pour lui au « sense of wonder », à l’émerveillement : « Les histoires de SF relèvent du spectacle, exactement comme les mystères chrétiens du Moyen Âge (…). Une histoire de SF, c’est une merveille enveloppée et mise en mouvement dans un récit » (Hartwell, 1985, p. 52). Hartwell relève, comme bien d’autres, une tendance à la science-fictionalisation du présent, dans le sens où notre époque est marquée par une circulation permanente d’images de SF issues de films et téléfilms à succès. Il note également, depuis son poste d’observation dans la première moitié des années 1980, que le domaine semble alors à la fois s’étendre et se fragmenter (et ce bien que le cyberpunk, alors la grande nouveauté en devenir, ne soit pas évoqué) ; il interprète avec justesse cette tendance à la dispersion comme un nouvel avatar des nombreuses crises qui ont émaillé l’histoire de la SF depuis ses origines. Hartwell porte un regard positif sur la SF comme littérature du changement historique et de la flexibilité culturelle et son Age of Wonders est également optimiste et exubérant : « l’âge d’or de la SF, c’est le présent » (Hartwell, 1985, p. 199) nous dit le mot de la fin. Une édition légèrement révisée et augmentée de cet ouvrage est parue en 1996 : les ajouts les plus notables sont ceux de plusieurs annexes, notamment des conseils de lectures complémentaires et un article sur la « hard science fiction » coécrit avec Kathryn Cramer.

40Cette section sur les auteurs de SF écrivant sur leur domaine se doit, sous peine d’être incomplète, de citer dans sa totalité le premier numéro de la revue de Stephen P. Brown Science Fiction Eye (hiver 1987). Ce numéro de lancement a d’emblée établi le style du magazine qui, durant quelques années, s’est imposé comme la voix de la contre-culture SF, branchée et alternative. À ses débuts, la revue était largement consacrée au phénomène cyberpunk ainsi qu’aux autres mouvements culturels d’avant-garde qui travaillaient à redéfinir le champ de la SF. Ont contribué à ce numéro 1 Bruce Sterling, Takayuki Tatsumi, John Shirley, William Gibson, John Kessel, et « Sue Denim » (Lewis Shiner) ; y figuraient notamment un entretien avec Gibson, le premier des « Catscan » de Sterling64, la transcription d’un débat houleux, « Cyberpunk or Cyberjunk »65, qui s’était tenu au colloque de la SF Research Association de San Diego en 1986, le « manifeste humaniste » de Kessel, réponse critique au cyberpunk, ou encore le compte rendu de la réception japonaise du Neuromancien de Gibson par Tatsumi. La lecture du premier numéro de SF Eye a fait l’effet d’une véritable révélation, dans la mesure où des auteurs, Sterling et Shirley, et des critiques comme Tatsumi étaient véritablement en train de construire le cyberpunk en tant que sous-genre, et simultanément de forger les catégories critiques qui permettraient de rendre compte de cette « nouvelle » SF autoproclamée. (Science Fiction Eye n’a pas officiellement cessé de paraître, mais les numéros se sont faits rares ces dernières années, le plus récent datant de l’automne 1997).

41Dancing at the Edge of the World : Thoughts on Words, Women, Places66 d’Ursula K. Le Guin (1989) rassemble des textes documentaires de nature variée, rédigés par une des romancières américaines les plus respectées de la SF. Après The Language of the Night : Essays on Fantasy and Science Fiction67, paru sous la direction de Susan Wood en 1980, ce nouveau recueil offre une actualisation bienvenue des réflexions de Le Guin sur le langage, l’écriture, le féminisme, le genre et la SF. Qu’elle ait repris et révisé son article de 1976, « Is Gender Necessary ? », consacré au style de La Main gauche de la nuit, est particulièrement significatif : l’article devient « Is Gender Necessary ? Redux »68 et Le Guin y revient sur sa conception du langage genré dans ce classique de la SF. Utile également, « The Carrier Bag Theory of Fiction » où elle propose des contre-modèles aux narrations conçues selon des valeurs masculines de compétition, tension, lutte et conflit, auxquelles nous a habitués la littérature courante dans son ensemble : « La SF, quand on l’envisage correctement, fonctionne comme toutes les fictions sérieuses, tout amusantes qu’elles soient : elle essaie de décrire ce qui se passe en réalité, ce que les gens font et ressentent réellement, les relations qu’ils tissent avec ce qui les entoure dans ce grand fourre-tout, ce ventre de l’univers, cette matrice des choses à venir, ce tombeau des choses qui ont été, cette histoire sans fin » (Le Guin, 1989, p. 170). Le texte final, « Reviews », est une sélection des opinions critiques de Le Guin sur un certain nombre d’ouvrage, notamment Shikasta de Doris Lessing, Peake’s Progress de Mervyn Peake et Aventures69 d’Italo Calvino. Comme toujours, le style de Le Guin est plein de grâce, et sa réflexion témoigne d’une bienveillance et d’une intelligence gratifiantes.

42Autre recueil d’articles remarquable, Science Fiction in the Real World de Norman Spinrad (1990), auteur de SF à la longue carrière et un des représentants les plus notables de la New Wave aux États-Unis. Il a également été responsable d’une colonne régulière dans Asimov’s Magazine : les textes ici rassemblés, tirés, à quelques exceptions près, des numéros parus entre 1985 et 1988, offrent une intéressante série de points de vue et d’observations sur le champ. Y figurent le fameux premier article de Spinrad sur le cyberpunk, sous le titre « The Neuromantic Cyberpunks »70 ; « Inside, Outside », analyse fine des incursions dans la SF d’auteurs mainstream

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