Dissertation Philosophique Sur Les Passions De Manon

Thème 2015-2016 : les passions
Dissertation sur programme
sujet corrigé
Méthodologie de la dissertation

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  1. Entraînement Sujet A (TB) : résumé analytique (analyse en 150 mots (marge de 10 % en plus ou en moins tolérée) d’un texte de 750 mots environ, en lien avec le programme des œuvres étudiées.
  2. Entraînement Sujet A (TB) : question de vocabulaire portant sur deux mots ou expressions du texte, à définir dans leur contexte.
  3. Entraînement Sujet A (BCPST) : composition française
TEXTE

Orientée vers le passé, remplie par son image, la conscience du passionné devient incapable de percevoir le présent : elle ne peut le saisir qu’en le confondant avec le passé auquel elle retourne, elle n’en retient que ce qui lui permet de revenir à ce passé, ce qui le signifie, ce qui le symbolise : encore signes et symboles ne sont-ils pas ici perçus comme tels, mais confondus avec ce qu’ils désignent. L’erreur de la passion est semblable à celle où risque de nous mener toute connaissance par signes, où nous conduit souvent le langage : le signe est pris pour la chose elle-même : telle est la source des idolâtries, du culte des mots, de l’adoration des images, aveuglements semblables à ceux de nos plus communes passions. Aussi celui qui observe du dehors le passionné ne peut-il parvenir à comprendre ses jugements de valeur ou son comportement : il est toujours frappé par la disproportion qu’il remarque entre la puissance du sentiment et l’insignifiance de l’objet qui le semble inspirer, il essaie souvent, non sans naïveté, de redresser par des discours relatifs aux qualités réelles de l’objet présent les erreurs d’une logique amoureuse ou d’une crainte injustifiée. Mais on ne saurait guérir une phobie en répétant au malade que l’objet qu’il redoute ne présente nul danger, la crainte ressentie n’étant en réalité pas causée par cet objet, mais par celui qu’il symbolise, et qui fut effectivement redoutable, ou désiré avec culpabilité. De même, il est vain de vouloir détruire un amour en mettant en lumière la banalité de l’objet aimé, car la lumière dont le passionné éclaire cet objet est d’une autre qualité que celle qu’une impersonnelle raison projette sur lui : cette lumière émane de l’enfance du passionné lui-même, elle donne à tout ce qu’il voit la couleur de ses souvenirs. « Prenez mes yeux », nous dit l’amant. Et seuls ses yeux peuvent en effet apercevoir la beauté qu’ils contemplent, la source de cette beauté n’étant pas dans l’objet contemplé, mais dans la mémoire de leurs regards. L’erreur du passionné consiste donc moins dans la surestimation de l’objet actuel de sa passion que dans la confusion de cet objet et de l’objet passé qui lui confère son prestige. Ce dernier objet ne pouvant être aperçu par un autre que par lui-même, puisqu’il ne vit que dans son souvenir, le passionné a l’impression de n’être pas compris, sourit des discours qu’on lui tient, estime qu’à lui seul sont révélées des splendeurs que les autres ignorent. En quoi il ne se trompe pas tout à fait. Son erreur est seulement de croire que les beautés qui l’émeuvent et les dangers qu’il redoute sont dans l’être où il les croit apercevoir. En vérité, l’authentique objet de sa passion n’est pas au monde, il n’est pas là et ne peut pas être là, il est passé. Mais le passionné ne sait pas le penser comme tel : aussi ne peut-il se résoudre à ne le chercher plus.

Ferdinand ALQUIÉ, Le Désir d’éternité (1943)
Coll. « Quadrige », PUF, 1983, pp. 59-60

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Corrigés

I. Résumé analytique (150 mots)

Dans ce passage du Désir d’éternité, Ferdinand Alquié dresse un réquisitoire détaillé contre la passion : elle constitue selon le philosophe une erreur majeure car elle amène celui qui en est victime à une interprétation faussée de son rapport au temps.
Cette aliénation se manifeste tout d’abord par une incapacité du passionné d’appréhender correctement le présent, de par sa propre appréhension de la liberté aliénée à la conscience affective.
Le présent du passionné est alors un présent déceptif et fantasmé, qui montre un refus du monde et de la société, autrement dit un refus d’objectiver la réalité. De là vient qu’il est difficile de comprendre les aveuglements du sujet passionné. Car il n’est capable d’aucune problématisation.
La passionnalité s’oppose donc à la rationalité. Irréductible à toute objectivité, la conscience du passionné se fixe sur tel objet fini en le transformant illusoirement en infini, exprimant ainsi un « désir d’éternité ».

II. Explications des expressions

  • « la conscience du passionné devient incapable de percevoir le présent »
    La conscience humaine, en tant que faculté mentale, permet d’appréhender la réalité selon une logique d’objectivation du présent. Selon Ferdinand Alquié, la conscience du passionné ne permet pas un tel discernement car elle est aveuglée par une perception faussée du temps. Cette aliénation se manifeste par une incapacité du passionné de voir le présent et de s’inscrire dans le devenir.
  • « le signe est pris pour la chose elle-même »
    Un signe est une représentation. Il a donc sa réalité dans l’objet qu’il signifie, mais il n’est pas l’objet lui-même. Dans le texte, il y a ainsi confusion chez le passionné dans sa perception de la réalité. Le présent du passionné est un présent illusoire, inauthentique et fantasmé : le passionné croit à tort retrouver dans un objet présent le retour de l’objet aimé de l’origine, sous une forme nouvelle, évidemment fausse et nécessairement déceptive puisqu’elle vise ce qui n’existe pas.

III. Composition française
Entraînement Sujet A (BCPST) : composition française

Rappel du sujet :

« Orientée vers le passé, remplie par son image, la conscience du passionné devient incapable de percevoir le présent : elle ne peut le saisir qu’en le confondant avec le passé auquel elle retourne, elle n’en retient que ce qui lui permet de revenir à ce passé, ce qui le signifie, ce qui le symbolise : encore signes et symboles ne sont-ils pas ici perçus comme tels, mais confondus avec ce qu’ils désignent. »

Dans quelle mesure votre lecture des trois œuvres au programme éclaire-t-elle ce jugement de Ferdinand Alquié, dans Le Désir d’éternité ?

■■■ Dissertation

Travail collaboratif Dernière mise à jour : lundi 08/02/2016 16:54

Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en BCPST2, souvent de grande qualité, j’ai distingué le devoir d’Émeline B. Bravo à elle et à tous les étudiants pour leur implication. Ce travail a servi de base au présent corrigé.
N. B. Le tapuscrit original a été profondément remanié pour correspondre davantage à la charte éditoriale de ce blog de lettres. Ces modifications ne remettent bien évidemment pas en cause la qualité du travail et n’ont d’autre but que de l’enrichir.

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_____Les passions sont-elles une erreur ? Nous empêchent-elles d’accéder à la conscience de l’existant ? Nous soumettent-elles sans résistance à l’irrationnel et aux déterminismes ? Les chefs d’accusation, depuis les débuts de la philosophie, ne manquent pas : les hommes seraient bien souvent mus par des affects qui les destituent de toute maîtrise d’eux-mêmes au point de les empêcher d’affronter la réalité et de vivre dans l’historicité du présent. Ils subiraient ainsi l’éternelle boucle des passions qui, ramenant sans cesse le présent au passé, les entretiendrait dans une « moindre conscience ». Telle est en effet la thèse soutenue par Ferdinand Alquié dans Le Désir d’éternité : « Orientée vers le passé, remplie par son image, la conscience du passionné devient incapable de percevoir le présent : elle ne peut le saisir qu’en se confondant avec le passé auquel elle retourne, elle n’en retient que ce qui lui permet de revenir à ce passé, ce qui le signifie, ce qui le symbolise : encore signes et symboles ne sont-ils pas ici perçus comme tels, mais confondus avec ce qu’ils désignent ». Renouant avec toute une tradition moraliste de la passion, Alquié la présente comme un refus affectif du temps : elle aliénerait ainsi le sujet en faisant perdurer le passé dans le présent, par le biais de signes et d’émotions ressentis auparavant. Incapable de percevoir le présent, prisonnier de ses passions, l’individu déréalise la réalité au point de perdre sa souveraineté sur lui-même.

_____La sévérité d’un tel jugement prête à discussion : faut-il combattre les passions pour être libre ? Dans quelle mesure, en modifiant le rapport qu’a le passionné au temps, empêchent-elles l’homme d’agir ? Ces questionnements fondent la problématique de notre travail : si les passions, comme nous le concéderons d’abord, amènent à faire perdurer le passé dans le présent, nous verrons qu’elles peuvent aussi aliéner le passionné à un éternel présent illusoire. Il conviendra enfin de dépasser cette dialectique quelque peu réductrice pour envisager une définition plus positive des passions : comme moteur de l’histoire mais aussi de la conscience humaine, ne permettent-elles pas, loin d’aliéner l’homme au temps, de l’ouvrir au contraire à une conscience du temps libérée ? Nous étayerons notre démonstration par les trois œuvres au programme : Andromaque de Racine, la Dissertation sur les passions de Hume et La Cousine Bette de Balzac.

______La passion apparaît comme un refus du temps. Ainsi que l’affirme Ferdinand Alquié, le passionné semble faire perdurer le passé dans le présent au point d’être incapable de s’objectiver dans la conscience d’une temporalité authentique. Les affects dominent l’individu qui ne perçoit plus le présent et de ce fait, reste entièrement tourné vers le passé.

______Selon le sens commun, les passions se présentent comme une emprise au point d’aveugler, par leur caractère obnubilant, la raison. Certaines, nourries et entretenues par le souvenir, entraînent alors une dévalorisation de la téléologie rationnelle. C’est ainsi que la Cousine Bette, protagoniste du roman balzacien, semble pétrifiée par la passion haineuse et jalouse de la vengeance dont l’auteur de la Comédie humaine nous rappelle qu’elle est « comme un germe de peste qui peut éclore et ravager une ville » |source|. Celle-ci est en effet entretenue par les déterminismes sociaux, à commencer par cette enfance en Lorraine pendant laquelle Lisbeth a été indirectement rabaissée par la belle, intelligente et vertueuse Adeline. À la lecture du récit, nous avons le sentiment que le narrateur, en nous racontant l’histoire de « la Bette », nous transmet aussi une conception du sens de l’existence où le temps est vécu en aliénation au passé : « Lisbethcommençaitàvoirles progrèsdelasape souterraineàlaquelleelleconsumaitsavieetdévouaitson intelligence » |ch. 41, source|. Cette rancœur profonde à l’encontre d’Adeline, qui se constitue en ressassement stérile du passé, peut être mise en relation avec les allusions historiques du roman qui peuvent se lire comme un refus de toute perspective évolutionniste : Crevel semble ainsi littéralement fasciné par les exploits libertins de la noblesse de cour sous Louis XV, et la famille Hulot par la figure mythique de  Napoléon. Ce rôle primordial du passé dans la formation des passions détermine également le personnage d’Andromaque : son attitude face à Pyrrhus est en effet intimement liée au souvenir de la nuit de cauchemar qui vit la chute de Troie et le massacre de sa propre famille. En voulant à tout prix rester fidèle à la mémoire d’Hector, son mari décédé, elle alimente une obsession mortifère du souvenir au point de faire d’Astyanax le substitut d’Hector. Les paroles prononcées par Andromaque et rapportées par Pyrrhus à la scène 5 de l’acte II témoignent à cet égard d’une profonde ambiguïté : « Vainement à son fils j’assurais mon secours : / C’est Hector, disait-elle en l’embrassant toujours ; / Voilà ses yeux, sa bouche, et déjà son audace ; / C’est lui-même, c’est toi, cher époux, que j’embrasse. »|source|. Comme nous le voyons, si Andromaque chérit Astyanax, c’est parce qu’il est le vivant portrait d’Hector : ainsi n’a-t-il d’existence qu’en tant que réincarnation du père. Nourrie par le passé, la passion cristallise donc les affects au point de devenir exclusive et obsédante.

______En outre, si les passions apparaissent souvent comme l’anti-raison et l’amoralité par excellence, c’est que le passionné se trouve dans l’incapacité d’objectiver le présent : aveuglé par ses affects, il déréalise la réalité au point de ne la percevoir qu’à travers le prisme déformant de la passion.  N’est-ce pas cette confusion qu’évoque Hume dans ce passage de la Dissertation : « […] l’esprit humain […] pour ce qui est des passions, […] ne ressemble pas à un instrument à vent, qui, tandis qu’on en parcourt les touches, laisse retomber le son dès que l’on cesse de souffler ; il ressemble plutôt à un instrument à cordes qui, à chaque attaque, en conserve les vibrations encore quelque temps, pendant que le son décline par degrés insensibles » (I, 3) ? Dès lors, si nos passions naissent de nos impressions, le monde qu’elles nous font entrevoir exclut la maîtrise de la raison : nos sentiments se fondant les uns dans les autres au point de rendre une passion calme ou violente, les vibrations de la passion persistent alors sans qu’on puisse les arrêter : comme le remarquait Alquié, toute prévision rationnelle semble donc rendue impossible par l’interposition d’un attrait présent qui prend valeur d’éternité : le sujet passionné subit ainsi les effets de la passion, jusqu’à ne plus percevoir le présent et la réalité du monde qui l’entoure. Cette idée des forces aveugles de l’instinct se retrouve particulièrement chez Balzac : Wenceslas par exemple ne voit que par l’habile et manipulatrice Valérie : « Je suis perdu […]. Que veux-tu ? Cette Valérie m’a rendu fou ; mais, mon cher, elle vaut la gloire, elle vaut le malheur… Ah ! … C’est mon Dieu ! » |source|. Totalement rabaissé au rang de jouet, Wenceslas semble littéralement perdre son âme. À ce titre, rappelons que la passion, fortement empreinte de sa valeur étymologique (« pati », souffrir, subir), est par essence passive : de là que le jeune homme soit incapable de percevoir les fondements mêmes de son amour. La passion amoureuse apparaît bien ici comme une illusion tant elle relève d’un dysfonctionnement de la raison pratique. Ainsi que nous le comprenons, la passion est en grande partie une illusion, donc un aveuglement qui empêche de percevoir le présent.

______Enfin, selon la thèse de Ferdinand Alquié, le passionné confondrait signes et symboles avec ce qu’ils désignent. Sous l’effet de la passion, il vit dans un monde illusoire, inauthentique et fantasmé : aussi, sa perception du monde en est-elle modifiée. Le personnage d’Oreste dans Andromaque illustre bien ce vertige de l’âme : ne croit-il pas pouvoir oublier Hermione quand il en est totalement entiché ? À Pylade qui lui rappelle son inconséquence (« Vous l’abhorriez seigneur ; enfin vous ne m’en parliez plus. / Vous me trompiez Seigneur. »), il répond en effet : « Je me trompais moi-même […] Je défiais ses yeux de me troubler jamais […] Le sort me fait courir alors au piège que j’évite » (I, 1). Livré à ses sentiments, en proie à l’illusion de sa passion, Oreste devient confus dans ses pensées, dans ses certitudes. Une telle confusion le fait vivre dans le temps de plus en plus rétréci de la tragédie, qui le mènera au néant. Cet aspect prend un caractère encore plus systématique dans La Cousine Bette où les passions s’accompagnent d’un délitement social et moral. L »érotomanie dévorante d’Hulot en fait le complice de son immobilisme : « Le baron était, moralement, comme un homme qui cherche son chemin la nuit dans une forêt » |source|. Cette errance amène le baron, littéralement dévoré par la toute-puissance du passé, à revivre sans cesse la même chose : son impuissance morale est conséquemment le signe de sa propre lâcheté, puisqu’elle lui permet d’échapper à la nécessité de la responsabilité. Pareille aliénation à la conscience affective se manifeste donc par une incapacité du passionné d’appréhender correctement le temps, de par sa propre perception de la liberté aliénée. Le présent du passionné est alors un présent déceptif et fantasmé, qui montre un refus du monde et de la société, autrement dit un refus d’objectiver la réalité. De là vient que le passionné est aliéné au passé.  Irréductible à toute objectivité, sa conscience se fixe sur tel objet fini en le transformant illusoirement en infini, exprimant ainsi un « désir d’éternité ».

______De nos réflexions précédentes, ressort l’idée que si les passions visent à faire perdurer le passé dans le présent au point de dominer l’Homme, ce refus du temps peut également conduire à un état négatif, déchu, mystifié qui fait percevoir le présent comme deuil d’un passé perdu. La passion ne revêt-elle pas alors la forme d’une aliénation au présent ?

______Ce qui marque les passions est qu’elles appartiennent au registre de l’éphémère et de l’immédiat, qui fait que l’individu s’accomplit dans un présent d’autant plus illusoire et chaotique, qu’elles se déploient dans le domaine mobile de la modalité. Privé d’une juste perception du temps, aliéné au présent et à la chair, entravé par ses affects, le passionné s’enferme dans un présent illusoire qui est aussi une illusion de l’éternel présent.

______Rappelons pour commencer que le monde des passions apparaît souvent comme celui de l’exclusivité et de l’immédiateté. Prisonnier du fini et de ses impulsions instinctives, le passionné s’enferme dans le flot des passions qui l’envahissent ; flot irrépressible au point que la quête de l’objet de la passion s’avère interminable et infinie. À cet égard, Hume a bien montré que les passions, toutes reliées entre elles, résultent d’idées associées dont elles se nourrissent : « Toutes les impressions qui se ressemblent sont reliées entre elles ; l’une n’a pas plus tôt surgie que les autres suivent naturellement » (II, 2). Mais alors une question se pose : si les passions constituent une chaîne dynamique, qui est de l’ordre de l’immédiateté et de l’instabilité, ne risquent-elles pas de vouer l’homme à tous les excès ? Racine montre ainsi combien les relations qui s’établissent entre les personnages amènent à l’égarement puis au chaos : Pyrrhus est assassiné, Hermione se suicide, Oreste sombre dans la folie : ainsi l’immédiateté des sentiments emporte les héros dans l’impuissance de la volonté et l’aveuglement de la raison. Submergés par des affects qui manifestent la domination du corps ou de l’imagination, ils contredisent les valeurs mêmes de la vertu comme en témoigne dans la pièce la constante oscillation entre l’amour et la haine : « Où suis-je ? Qu’ai-je fait ? Que dois-je faire encore ? / Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ? / Errante, et sans dessein, je cours dans ce palais. / Ah ! Ne puis-je savoir si j’aime ou si je hais ? ».Cet aveu d’Hermione à la scène 1 de l’acte V est éclairant : faut-il voir dans cette réversibilité encore de l’amour ? Et n’est-ce pas cet état contradictoire qui est suggéré par le philosophe écossais, dans sa Dissertation lorsqu’il affirme que « le chagrin et la déception suscitent la colère ; la colère suscite l’envie ; l’envie, la malveillance ; et la malveillance ressuscite le chagrin » (Section III). Comme il l’affirme un peu plus loin (section IV), « la nature humaine est trop inconstante pour admettre une telle régularité ; l’instabilité lui est essentielle ». Ainsi, les mêmes qualités qui produisent l’orgueil et l’humilité causent l’amour ou la haine. Comme nous le comprenons, la sphère de la passion est bien celle qui, participant de l’immédiateté sensible, amène l’individu à se réaliser dans des buts tellement relatifs qu’il fait toujours faillite : de là son désespoir.

______Parce qu’elles se déploient dans le domaine affectif des impressions, les passions ne s’apparenteraient-elles pas plutôt à une souffrance du changement et de l’illusion ?  La peinture sans complaisance de la passion infernale que fait Racine, où chaque geste de l’un réagit immédiatement sur le sort de tous les autres n’est pas sans évoquer la dynamique affective et passionnelle qui structure selon Hume le corps social, et que nous notions à l’instant. Ce caractère immédiat et chaotique des passions semble dès lors le signe d’une incurable inquiétude ; de là que les passions, dans la mesure où elles sont dominées par la pure présence des impressions, amènent à des changements incessants : une passion en remplace une autre. Dans la Cousine Bette, les maîtresses presque interchangeables qui se succèdent dans le cœur du baron Hulot alimentent son désir compulsif : aliéné à l’éternel présent que lui impose sa passion pour les femmes, il passe d’Adeline à Josépha, de Josépha à Valérie puis de Valérie à la fille de cuisine Agathe Piquetard qu’il épousera à la fin du roman. Il n’y a plus de fidélité, point d’amour propre. De même, le personnage d’Adeline, dans son entêtement quelque peu hypocrite à refuser de reconnaître la réalité, s’enferme également dans la corruption du cœur : sa dévotion pour son mari atteste selon Balzac que « les sentiments nobles poussés à l’absolu produisent des résultats semblables à ceux des plus grands vices » |ch. 20|. Comme il a été très justement dit, « Balzac joue sur les antithèses et les oxymores dans le choix des titres des chapitres de la scène où Madame Hulot est prête à se vendre pour soutirer deux cent mille francs à Crevel : « Une courtisane sublime » (chapitre 87), « Où la fausse courtisane se révèle une sainte » (chapitre 89). Enfin, la rencontre et le pacte conclu entre la courtisane Josépha et l’épouse légitime Adeline Hulot, semblent définitivement entériner l’idée selon laquelle les contraires se rejoignent, s’interpénètrent et finalement s’annulent » |source|. De « sainte et martyre », elle devient lâche et madame de Saint-Estève, la tante de Vautrin n’a pas tort d’affirmer ironiquement : « J’ai toujours vu dans l’honnêteté de l’étoffe à l’hypocrisie ! » |source|. Il ne suffit point de faire comme si la tromperie n’existait pas, de ne pas en parler, de la refouler. La compassion assez grotesque d’Adeline envers Hulot se change ainsi en obsession, sa sensibilité en idolâtrie et en fausse conscience. Comme nous le voyons, la sphère passionnelle échappe, par définition, à la conscience et au contrôle de la raison. Le passionné est ainsi aliéné à un éternel présent, où les passions deviennent, en permanence, interchangeables.

______Enfin, les passions conditionnent l’accomplissement des actions de l’individu à l’ivresse d’une répétition infinie et sans issue qui est à la fois un refus du temps et un refus d’être soi-même : les passions s’enchaînent, se remplacent jusqu’à se répéter selon un principe de dépréciation des autres et de dénégation mensongère de soi. C’est ainsi que le baron Hulot dansla Cousine Bette est dans l’infinie répétition de sa passion, réduite à des expériences toujours ratées. Sa passion est un immobilisme figé car elle est à concevoir comme un état en marge de tout évolutionnisme : il n’a jamais changé et ne changera jamais. Éternellement poursuivi, son rêve de bonheur est éternellement déçu : non seulement le baron ne peut contrôler ses désirs mais il en devient le complet esclave, trop enferré dans sa passion pour être susceptible de s’intéresser aux autres. Son comportement compulsif, qui additionne les conquêtes, est en effet le signe d’un profond narcissisme interdisant le véritable amour. On peut alors comprendre que le passionné est dans une répétition infinie de sa passion présente, qu’il traduit par des comportements compulsifs. À ce titre, l’interprétation mécaniste des passions dans la perspective humienne, n’aboutit-elle pas au chaos comme en témoigne ce passage : « lorsque le bien ou le mal est placé dans une situation telle qu’il cause une émotion particulière, outre la passion de désir ou d’aversion qu’il suscite directement, cette dernière passion acquiert nécessairement une force et une violence nouvelles » (VI,2).Ainsi, la raison et la volonté capitulent devant le désir et les affects, qui s’en servent, à leur insu, comme moyens d’illusions, et comme simulacre.

______Si les passions dénient souvent au sujet sa responsabilité et la maîtrise de sa condition, pour autant, leur condamnation morale n’amène-t-elle pas à sous-évaluer l’homme, incapable de donner sens à son destin ? La conscience affective naît-elle seulement de ce refus du temps dont parlait Alquié et qui engendre les passions ? Plutôt que de nous aliéner au passé ou au présent, ne permettraient-elles pas, en questionnant l’homme sur son propre pouvoir d’agir, de nous libérer, selon un nouveau rapport au temps amenant à mieux appréhender la condition humaine ?

______Plutôt que de condamner sans appel les passions, il conviendrait de reconnaître toute leur force créatrice : ne posent-elles pas la question de la liberté et de la détermination de nos comportements ? Peut-on appeler aliénation ce qui meut les hommes, les fait progresser ? En nous conférant une puissance accrue sur nos actes et nos facultés, les passions apparaissent comme ce qui met en mouvement l’humanité de l’homme : sa perfectibilité même.

______Tout d’abord, quand on évoque le monde des passions, il faut se départir de tout antinaturalisme abstrait qui conduirait à raisonner a priori. Comme l’a bien montré Hume à la suite de Descartes, les passions sont constitutives de la nature humaine ; elles sont les mobiles premiers et uniques de tous nos actes, les forces motrices qui mettent en jeu toutes nos facultés. En ce sens, leur condamnation ne prend pas en compte un élément essentiel qui touche à la dynamique du vivant : en tant qu’états naturels de l’âme, les passions sont mouvantes et ne restent jamais stables ni identiques à elles-mêmes : dans la Dissertation, Hume nous rappelle qu’elles sont les produits d’interactions et d’associations d’idées (II, 2). De même, il se produit une association comparable d’impressions : toute passion ressentie pouvant devenir à nouveau la cause d’une autre passion suivant des voies dont il importe de prendre la mesure de la complexité. Hume écrit un peu plus loin : « L’imagination ou l’entendement, comme il vous plaira de l’appeler, fluctue entre des vues opposées […]. Le pour et le contre prévalent alternativement interdisant à l’esprit toute opinion ferme » (I, 3).  Ainsi les passions évoluent-elles selon l’évolution de l’âme : elles peuvent alors changer d’intensité, se renforcer ou être atténuées. Dès lors, elles ouvrent paradoxalement l’homme à une meilleure connaissance de soi. Si Oreste confie à Pylade qu’il est « las d’écouter la raison » (v. 712), c’est justement parce qu’il prend conscience de sa passion : certes, il en est victime, mais elle l’oblige, derrière bien des désillusions et des déconvenues, à faire preuve de lucidité sur lui-même. C’est là, finalement, la grande question que nous pose la passion : la vie est-elle supportable pour qui veut la vivre comme absolu ? Ne paie-t-on pas le prix de ses audaces et de ses sentiments ? Si Oreste illustre la funeste vanité des entreprises temporelles, on peut dire aussi que cette dimension temporelle des passions, qui les distingue d’une simple émotion, en souligne au contraire toute la force créatrice et toute l’humanité. Ne convient-il pas dès lors d’écarter toute approche purement moralisante des passions pour en dégager la fonction éminemment positive ?

______Pareille réhabilitation des passions les inscrit donc dans le temps et dans l’historicité : les deux œuvres littéraires, en se déroulant de façon temporelle sur une ligne dramatique et narrative, suggèrent cette dynamique positive des passions : dans la Cousine Bette par exemple, la signification sociale de la vengeance d’une fille du peuple amène à une réflexion sur les structures du pouvoir : en haïssant Adeline et sa fille Hortense, Lisbeth qui travaillait comme ouvrière dans la passementerie, prend sa revanche sur les déterminismes sociaux : ainsi se comprend la phrase de l’Avant-Propos de laComédie Humaine : « la passion est toute l’humanité. Sans elle, la religion, l’histoire, le roman, l’art seraient inutiles ». De fait, la passion inscrit l’homme dans l’Histoire, c’est-à-dire selon une historicité moderne et dynamique, que met en lumière le destin romanesque des personnages. De même, dans Andromaque, Racine fait de l’héroïne éponyme la personnification de la vertu, de la fidélité et de la persévérance. Sa passion pour Hector est l’exemple même d’une belle passion, caractérisée, comme il a été justement dit,  « par une amour fidèle, constante et honnête qu’on a pour une personne de  grande vertu et de grand mérite, sans aucune relation à la brutalité » |source|. Loin de tout jansénisme illusoire, la passion racinienne fait au contraire coexister tragédie et action, immobilisme et espoir, néant et vérité. De la sorte, l’intrigue de la pièce, en se déployant dans le temps et la durée, s’enracine dans une téléologie narrative qui voit le triomphe de la passion morale sur la raison instrumentale et qui donne sa puissance cathartique au personnage d’Andromaque en consacrant de ce fait sa supériorité ontologique. Comme nous le voyons, les passions, en s’inscrivant dans la durée, permettent d’envisager l’avenir et peuvent même amener à la vertu. Quant à Hume, il rappelle dans le Traité de la nature humaine, dont la Dissertation est la réécriture, combien « la raison ne peut qu’être l’esclave des passions ». Ainsi, ce n’est pas la raison, en tant que conduite morale, qui est le facteur décisoire de l’action, mais la passion, puisqu’elle consiste à concevoir l’expérience sensible comme fondement de la connaissance. La passion est donc ici positive car elle permet d’envisager un avenir grâce à sa continuité dans le temps.

______En ce sens les passions, précisément parce qu’elles ne sont pas une objectivation mais une réponse humaine et subjective, forcent le héros au courage et l’amènent à se mesurer au destin : en le révélant à lui-même, elles le confrontent directement à ce qu’il est. Selon l’empirisme de Hume, la passion est ainsi une conscience de soi. À l’opposé des postulats métaphysiques du rationalisme moral, le philosophe affirme dans sa Dissertation que « la raison est une passion générale et calme, qui embrasse son objet d’un point de vue éloigné et qui met en œuvre la volonté, sans susciter pour autant une émotion sensible » (section V). Loin d’aliéner l’individu, la passion peut au contraire l’affranchir de la fatalité et le pousser à la responsabilité. De fait, ne pourrions-nous pas dire que la passion est un existentialisme, tant il est vrai que l’homme est toujours responsable de ses actes : ils l’engagent et le confrontent à la question qu’il est pour lui-même. On peut alors réinterpréter le rôle que joue la fatalité dans la tragédie de Racine : la passion d’Andromaque pour son fils Astyanax est positive. Elle la pousse à être courageuse face à Pyrrhus, et à dire « non » à son chantage. Elle s’en trouve moralement glorifiée et grandie : de captive, elle devient reine. Le refus d’Andromaque prouve que la raison élève l’homme et l’affranchit d’un enfermement dans le passé. Nous comprenons alors aisément que la passion est la grande expérience qui donne à voir un nouveau rapport au monde, tant elle peut forcer l’homme, en le sortant de l’ordinaire humain, à se confronter à son destin. Là sont sans doute la vérité et la grandeur de la passion : elle manifeste que l’homme ne saurait se satisfaire de sa finitude. C’est ainsi qu’à la fin de la Cousine Bette, quand Valérie Marneffe se trouve défigurée, elle révèle certes la corruption de son âme mais aussi sa sincérité : « Le repentir avait entamé cette âme perverse en proportion des ravages que la dévorante maladie faisait à la beauté », juge (trop) sévèrement Balzac |source|. Car si la petite vérole est ici la marque du doigt de Dieu comme le pense la pieuse baronne Hulot, on peut également interpréter ce repentir à l’instant de la mort comme un principe d’action et comme un acte de courage qui ouvre à la réconciliation avec soi-même. Si la passion a donc sa racine dans l’irresponsabilité et le poids du passé, elle peut élever vers une connaissance de soi dominée par l’esprit lucide et la raison.

______Les conclusions qu’il est possible de tirer au terme de ce travail sont plurielles : si les passions apparaissent souvent comme un affect pathologique s’opposant à la volonté, et si elles semblent soumettre l’homme à la misère du moi, elles peuvent aussi l’amener à la connaissance de soi et à une conscience du sens. En affirmant qu’elles enferment l’homme dans une temporalité répétitive, sans avenir parce que sans devenir, Ferdinand Alquié nous paraît donc limiter quelque peu l’approche du thème : comme nous avons essayé de le démontrer, il y aurait moins une inconscience passionnelle qu’une inconscience de l’homme lui-même. Dès lors, il lui appartient de promouvoir une éthique des passions qui est aussi une éthique de la responsabilité. Tant il est vrai que les passions sont le moteur de l’action : en ce sens, elles nous constituent, et sont consubstantielles à la vie elle-même. Idées et passions forment ainsi une source productrice d’histoire, capable d’un mobile et d’une légitimité amenant à préférer à la contingence du monde le monde du possible. « Rien de grand ne s’est jamais accompli dans le monde sans passion » affirmait justement Hegel…

Copyright © février 2016, Bruno Rigolt
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À propos de Bruno Rigolt

Bruno Rigolt
Docteur es Lettres et Sciences Humaines
Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris
Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).

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  Les excès de la passion, dans leurs dangers comme dans leur noblesse, n'ont cessé de diviser les moralistes et il nous sera difficile d'échapper à cette dichotomie. Dans sa quête de la sagesse, toute faite de tempérance, la philosophie antique considère d'abord la passion comme l’une des grandes maladies de l’âme. Dans son allégorie de l'âme en  attelage ailé, Platon en fait le mauvais cheval, dominé par l'épithumia, siège des désirs matériels et charnels. Cicéron rappelle de son côté cette définition de Zénon : la passion est un ébranlement de l’âme opposé à la droite raison et contre la nature. « Voilà, renchérit Epictète, ce qui amène les troubles, les agitations, les infortunes, les calamités, les chagrins, les lamentations, la malignité; ce qui rend envieux, jaloux, passions qui empêchent même de prêter l’oreille à la raison. » (Entretiens). Les Stoïciens voient en effet dans la passion une perversion de la raison qui incite à la démesure (hubris), et asservit l'âme aux biens fallacieux qui nous viennent de l'extérieur : la crainte de la maladie ou de la mort, la soif de l'argent ou du pouvoir, le désir de chair et de gloire. La sage apprendra donc à se méfier de ces mensonges et se contenter de l'indispensable (meden agan : rien de trop). Chez les Épicuriens, la critique des passions porte sur les mêmes griefs : le bien suprême étant l'absence de troubles (ataraxie), la passion se trouve mise au rang des grandes perturbatrices :

  Il est doux d’assister aux grandes luttes de la guerre, de suivre les batailles rangées dans les plaines, sans prendre sa part du danger. Mais la plus grande douceur est d’occuper les hauts lieux fortifiés par la pensée des sages, ces régions sereines d’où s’aperçoit au loin le reste des hommes, qui errent çà et là en cherchant au hasard le chemin de la vie, qui luttent de génie ou se disputent la gloire de la naissance, qui s’épuisent en efforts de jour et de nuit pour s’élever au faîte des richesses ou s’emparer du pouvoir. O misérables esprits des hommes, ô cœurs aveugles ! Dans quelles ténèbres, parmi quels dangers, se consume ce peu d’instants qu’est la vie ! Comment ne pas entendre le cri de la nature, qui ne réclame rien d’autre qu’un corps exempt de douleur, un esprit heureux, libre d’inquiétude et de crainte ? (Lucrèce, De Natura rerum, II).

   Les penseurs classiques ont dénoncé aussi les égarements de la passion. Ils l'opposent de manière systématique à la Raison, remède souverain assurant mesure et maîtrise de soi. Ils s'emploient, comme Malebranche, à instruire une véritable pathologie de l'imagination enflammée par la passion, ou se résignent, comme Pascal, à en observer les excès comme autant de preuves de la faiblesse de l'homme et de son discours. Chez Spinoza, dans les relations entre les trois passions fondamentales - le désir, la joie et la tristesse - ce n'est pas la volonté, mais la connaissance qui assurera leur maîtrise. Ainsi comprise, la passion perd de son empire sur l'individu : « Une affection qui est une passion cesse d’être une passion, sitôt que nous nous en formons une idée claire et distincte. [...] Une affection est d’autant plus en notre pouvoir, et l’âme en pâtit d’autant moins, que cette affection nous est plus connue » (Éthique). Imprégnés des leçons de la Bible, les Classiques retiennent surtout son caractère exclusif, ce signe évident de la malédiction dans laquelle nous a plongés la Faute originelle :

 En un mot, la mortalité introduite par le péché a attiré sur le genre humain cette inondation de maux, cette suite infinie de misères d’où naissent les agitations et les troubles des passions qui nous tourmentent, nous trompent, nous aveuglent. Nous qui dans notre innocence devions être semblables aux anges de Dieu, sommes devenus comme les bêtes, et, comme disait David, nous avons perdu le premier honneur de notre nature. [...] Répétons une et deux fois ce verset avec le Psalmiste. Nous ne saurions trop déplorer les misères et les passions insensées où nous jette notre corps mortel ; et tout ce qui y attache, comme fait l’amour du plaisir des sens, nous fait aimer la source de nos maux et nous attache à l’état de servitude où nous sommes. (Bossuet, Traité de la concupiscence, III, 1694).

  Plus tard, l'esprit des Lumières, entonnant l'éloge du philosophe, exalte à son tour les vertus qui font l'honnête homme, modèle de mesure et de sociabilité. Dumarsais peut conclure ainsi son article "Philosophe" de l'Encyclopédie : « Plus vous trouverez de raison dans un homme, plus vous trouverez en lui de probité. Au contraire, où règnent le fanatisme et la superstition, règnent les passions et l’emportement. Le tempérament du philosophe, c’est d’agir par esprit d’ordre ou par raison. » Voltaire ne dit pas autre chose dans sa lutte passionnée contre la passion du fanatisme, dont il traque les signes cliniques afin de « rogner les griffes et limer les dents du monstre ». Mais lui-même donne autant de raisons de se déprendre de toute conviction, tant son esprit de tolérance s'anime d'intolérance : chaque idée ne menace-t-elle pas de devenir une passion, pour peu qu'on y mette un peu de flamme sinon d'hystérie ? Peut-on donc uniformément condamner toute passion sous prétexte qu'elle peut nous égarer ? Le bon cheval de l'attelage de Platon est lui-même mû par l'énergie du thumos, principe vital de l'âme capable d'insuffler sa fougue aux plus nobles causes. Devançant la pensée de Hegel, Helvétius voit déjà dans la passion le moteur même de l'Histoire et le caractère des grands hommes : « Détruisez dans un homme la passion qui l’anime, vous le privez au même instant de toutes les lumières. Il semble que la chevelure de Samson soit à cet égard l’emblème des passions : cette chevelure est-elle coupée, Samson n’est plus qu’un homme ordinaire.» (De l'Esprit).
  Il appartenait aux Romantiques de poursuivre cette œuvre de réhabilitation pour faire de la passion la grande auxiliaire du génie. Dans ce vague des passions qui caractérise le premier Romantisme, l'énergie qui anime l'être est le signe de sa différence, voire de son élection, dans une société ventrue assise sur son conformisme. Apôtre de ce qu'il nomme l'attraction passionnelle, Charles Fourier, comme en écho au Calliclès du Gorgias, considère que le bonheur consiste à avoir le plus de passions possibles et à les satisfaire toutes :

 Étudions donc les moyens de développer et non de réprimer les passions. Trois mille ans ont été sottement perdus à des essais de théories répressives, il est temps de faire volte-face en politique sociale, et de reconnaître que le créateur des passions en savait plus sur cette matière que Platon ou Caton ; que Dieu fit bien tout ce qu’il fit; que s’il avait cru nos passions nuisibles et non susceptibles d’équilibre général, il ne les aurait pas créées, et que la raison humaine, au lieu de critiquer ces puissances invincibles qu’on nomme passions, aurait fait plus sagement d’en étudier les lois dans la synthèse de l’Attraction. (Traité de l'Harmonie universelle, III).

  Cette reconnaissance de la passion comme motrice d'action s'accomplit dans la pensée de Hegel. Loin de  s'accompagner de passivité, la passion telle qu'il l'entend est une tension spirituelle absorbant le sujet tout entier. Telle est la caractéristique de l'homme historique, que la Raison universelle a choisi pour se réaliser dans le monde : « L’homme qui produit quelque chose de valable y met toute son énergie. Il n’est pas assez sobre pour vouloir ceci ou cela ; il ne se disperse pas dans une multitude d’objectifs, mais il est totalement dévoué à la fin qui est sa véritable grande fin. La passion est l’énergie de cette fin et la détermination de cette volonté. C’est un penchant presque animal qui pousse l’homme à concentrer son énergie sur un seul objet. Cette passion est aussi ce que nous appelons enthousiasme » (La Raison dans l’histoire). Avec Hegel, puis Nietzsche, la passion change donc de camp sur le territoire de la morale et, débarrassée des préventions que le rationalisme ou la morale chrétienne faisaient peser sur elle, elle peut signaler les personnalités d'exception. Si, comme le dit Hegel, « rien de grand ne s’est accompli sans passion », celle-ci peut et doit être utilisée.
  L'absence de passion serait peut-être même plus condamnable, comme le soutient Hannah Arendt, selon qui, en face d’événements insupportables, « ce ne sont pas la fureur et la violence, mais leur absence évidente, qui devient le signe le plus clair de la déshumanisation ». Dans de telles circonstances, la seule réponse appropriée serait celle de la révolte et de l’indignation : alors « la fureur, et la violence dont elle s'accompagne parfois – mais pas toujours -, font partie des émotions humaines « naturelles », et vouloir en guérir l'homme n'aboutirait qu'à le déshumaniser ou le déviriliser. [...] Pour réagir de façon raisonnable, il faut en premier lieu avoir été touché par l'émotion ; et ce qui s'oppose à l' émotionnel, ce n'est en aucune façon le rationnel, quel que soit le sens du terme, mais bien l'insensibilité, qui est fréquemment un phénomène pathologique, ou encore la sentimentalité, qui représente une perversion du sentiment. La fureur et la violence ne deviennent irrationnelles qu'à l'instant où elles s'en prennent à des leurres.» (Sur la violence).
  Ce sont ces leurres qu'il faudra donc examiner avant de déterminer la nocivité de telle ou telle passion, c'est-à-dire son objet et la nature de la ferveur qu'elle engendre. Mais, comme le dit Durkheim, pour qu'une activité soit vraiment productrice, il faut qu'elle soit émue par la passion. Pour faire une œuvre vivante, il faut se passionner pour elle : artistes, écrivains ne réussissent qu'en se passionnant pour leur objet. Passionné jusqu'à la névrose, l'infatigable architecte de La Comédie humaine fait reposer son édifice sur une peinture lucide et complice de toutes les passions qui animent les hommes. Que notre programme le fasse voisiner avec cet autre analyste qu'est Racine nous permettra peut-être de décider à quelles conditions la passion est ce ferment indispensable sans lequel on ne fait rien de grand.

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